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Concepts pédagogiques #13 – La subjectivation

Nous poursuivons notre série des Concepts pédagogiques avec cette semaine “la subjectivation”. Ce concept est bien moins connu que la théorie de l’enquête ou le conflit socio-cognitif. Cependant, il peut être très inspirant pour des formateurs s’interrogeant sur l’essence même de leur métier.

Etienne Bourgeois, chercheur, professeur en sciences de l’éducation et auteur de livres références dans le domaine de la pédagogie, définit la subjectivation comme « le chemin par lequel l’individu qui apprend devient sujet ».

Ce concept original qu’il a présenté à travers un livre relativement récent « Le désir d’apprendre » PUF, 2018 nous a séduit à plus d’un titre. Il renvoie à une vision de la formation où, pour reprendre l’expression de Philippe Meirieu, l’apprenant n’est pas « un objet que l’on construit, mais un sujet qui se construit ». Mais loin d’une approche caricaturale d’un apprenant autonome capable de se former hors de tout système formatif, le concept de subjectivation invite à repenser les transactions existantes entre l’apprenant, le ou les formateurs, ses pairs et son environnement.

La subjectivation : de quoi parle-t-on ?

Pour Etienne Bourgeois, « la finalité de toute entreprise éducative n’est pas en soi l’apprentissage, mais bien la subjectivation (…) L’enjeu central de la formation (…) n’est pas tant de faire apprendre, comme une fin en soi, mais de donner les moyens à l’apprenant de faire,  dans sa vie, quelque chose de personnel de ce qu’il apprend, de se l’approprier pour devenir sujet, c’est-à-dire désirer, penser, parler, et agir en « je » dans le monde, en relation aux autres ».

La subjectivation, c’est donc en quelque sorte permettre à l’apprenant de devenir « sujet ». Il ne s’agit plus de le former, dans le sens de le “formater”, mais de l’amener à s’approprier le savoir pour qu’il en fasse son miel, qu’il l’utilise au mieux en fonction de son contexte et de ses besoins. Et qu’ainsi en construisant ses connaissances, il se construise ou renforce son identité professionnelle et développe ses capacités à s’affirmer dans son champ professionnel comme un « sujet connaissant ».

Le concept de subjectivation, conduit à repenser notre approche de la connaissance qui n’est plus un simple savoir sur étagère, extérieur à la personne apprenante qu’il suffit de transmettre, mais un savoir conquis et « fait sien » par l’apprenant lui-même. Toute connaissance a une part de subjectivité, au sens où sa valeur dépend des liens que l’apprenant fait avec ce qu’il sait déjà et ce qu’il peut en faire.

Le rôle du pédagogue est d’accompagner l’apprenant dans son cheminement vers la subjectivation. C’est l’aider à devenir sujet grâce à une connaissance non seulement maîtrisée, mais qu’il est capable de mettre à l’épreuve et de développer de façon pertinente en fonction des situations qu’il rencontre.

 

Les 4 dimensions de la subjectivation en formation

Selon Etienne Bourgeois, un apprenant-sujet de sa formation peut être caractérisé à travers 4 dimensions :

Le sentiment d’exister

L’apprenant-sujet a d’abord le sentiment d’exister, c’est-à-dire de savoir ce qu’il est, ce qu’il sait et ce que les autres peuvent lui apporter.

Le sentiment d’exister ne nie pas la relation avec autrui. Bien au contraire. C’est dans l’altérité que l’apprenant-sujet est capable de prendre conscience de ce qu’il sait et de ce qu’il vaut.

C’est pourquoi, le développement des comportements pro-sociaux (c’est-à-dire de tous les comportements de communication constructifs avec autrui) sont à développer par l’apprenant afin qu’il puisse entrer en communication avec ses pairs (formateurs, collègues, experts…). C’est dans ses rencontres multiples avec les acteurs de son environnement qu’il va se construire son identité professionnelle et développer son estime de soi, indispensables à tout engagement dans l’action.

L’agentivité

L’apprenant-sujet doit être ensuite capable « de s’affirmer, de s’accomplir personnellement, en paroles et en actes dans le monde ». Il doit « aussi être et se sentir auteur – ou agent – de ses pensées, de ses paroles, de ses jugements et ses actions ».

L’agentivité renvoie à une vision de l’apprenant-sujet « intentionnel », c’est-à-dire initiant son parcours de formation, le co-construisant avec l’opérateur de formation, s’auto-régulant en train d’apprendre. Cela signifie qu’il développe des capacités de meta-apprentissage et que ses motivations pour sa formation sont avant tout intrinsèque.

L’indépendance

S’il a besoin d’un formateur-facilitateur et de pairs pour construire ses connaissances, l’apprenant-sujet a également besoin par moment d’être seul pour apprendre, de prendre son indépendance à l’égard de son environnement.

On l’oublie trop souvent, apprendre ne peut se limiter à écouter d’autres nous transmettre du savoir, ni même à agir avec autrui (cas du tutorat ou du mentorat). On a besoin parfois de s’isoler pour prendre le temps de tester seul, de consulter des ressources complémentaires ou encore de réfléchir et de faire des pauses structurantes.

La réflexivité

La réflexivité est la capacité à réfléchir sur sa propre action. L’apprenant-sujet ne peut se construire et construire ses connaissances que s’il est capable de poser un regard réflexif sur son action mais également sur ses connaissances.

Il ne peut y avoir de subjectivation qu’à travers une prise de recul sur ce que l’on fait, ce que l’on sait et aussi d’une certaine manière de ce que l’on est.

La réflexivité conduit l’apprenant-sujet à créer des ponts entre ce qu’il sait et ce qu’il fait, à interpréter ce qu’il voit et ce qu’il ressent quand il est dans l’action. Bref à construire du sens, à relier les éléments des situations qu’il rencontre.

La subjectivation : un processus en 5 étapes

Etienne Bourgeois définit « la subjectivation en contexte de formation {comme} un processus continu, qui prend racine dans l’apprentissage et qui, de ce point de départ, enchaîne différents moments ayant leurs caractéristiques propres, qui interviennent dans un mouvement global de va et vient constant entre soi et les autres ». Ces différents moments sont au nombre de 5.

« La construction de connaissances nouvelles : entrer dans le monde de l’autre »

Dans ce premier moment, l’apprenant-sujet va à la rencontre du savoir. Toute démarche de subjectivation passe par la confrontation à de nouveaux savoirs. Construire son savoir ne peut se faire seul dans l’unique réflexion sur son action ou par l’extrapolation de connaissance à partir de ce que l’on connait déjà. Etienne Bourgeois rappelle ainsi une nouvelle fois l’importance de la transmission de savoir dans toute démarche de développement. L’acquisition de savoirs formalisés est un préalable à toute réflexion personnelle, à toute construction de ses connaissances.

L’enjeu de ce premier temps est pour l’apprenant-sujet d’accepter les savoirs que lui apporte le formateur, ses pairs ou encore les ressources de contenus à sa disposition. C’est pourquoi il doit accepter le monde de l’Autre de façon quasiment inconditionnelle dans ce premier moment afin de s’enrichir de ce que son environnement lui propose.

« La mise au travail des connaissances acquises : faire entrer en soi le monde de l’Autre »

Une fois les savoirs acquis, il est nécessaire de les mettre à l’épreuve de la réalité pour se les approprier. Mémoriser des savoirs sans en faire usage ne permet pas de les ancrer et encore moins de les développer. Pour passer du savoir à la connaissance, l’apprenant-sujet est invité à passer à l’action et à mettre en œuvre des démarches de réflexion sur son action. Ce n’est que par cette mise à l’épreuve des savoirs dans l’action que les savoirs transmis se transforment en connaissance.

« Le Vide médian : laisser l’Autre entrer en résonance avec soi »

Empruntant l’expression à François Cheng, Etienne Bourgeois parle de « vide médian » pour caractériser cet espace-temps de l’entre deux, c’est-à-dire entre la pleine concentration où on cherche consciemment à élucider un problème ou à étudier des contenus, et la pleine distraction où l’on est incapable de se concentrer. Dans cet entre-deux, c’est le règne de la « pensée flottante » où on laisse résonner en nous tout ce que l’on sait, tout ce que l’on vit. Et de là émerge de nouvelles idées, de nouvelles représentations des choses.

Dans ce moment du “vide médian”, nous avons la capacité à restructurer nos connaissances, à les relier entre elles. C’est le moment Euréka ! où tout peut se débloquer en un instant. Pour profiter de ce moment de l’entre-deux, chacun a sa technique. Certains ont besoin de faire du sport : du vélo ou du jogging, par exemple. D’autres préfèrent, être dans les transports et se laisser bercer par le roulis du wagon ou de la voiture. D’autres encore arrivent très bien à le faire en réunion et parfois même en formation !

« La réflexivité critique : (ré)émerger comme sujet dans la rencontre avec l’Autre »

La « réflexivité critique » passe par une analyse critique de ce que l’on entend, ressent et voit. Autant dans le premier moment, l’apprenant-sujet est invité à accepter inconditionnellement ce que l’autre lui apporte, autant dans ce quatrièmement moment, il est amené à analyser et évaluer ce qui lui a été proposé et ce qu’il a compris. Tel un chercheur face à son objet d’étude, l’apprenant-sujet est invité à critiquer ce qu’il croit savoir. Il doit se méfier de ses biais cognitifs et s’engager dans un processus d’argumentation et de contre-argumentation afin de réellement s’approprier les savoirs acquis.

« Du Je au Nous : Se (re)mettre à l’épreuve de l’Autre »

Ce travail de subjectivation commencé par « l’entrer dans le monde de l’autre » se termine avec ce cinquième moment par une nouvelle confrontation à l’Autre à travers la présentation de sa connaissance. Que ce soit à travers la production de travaux, la réalisation d’exposé, et dans certains cas même en devenant à son tour formateur ou tuteur, la connaissance que l’on vient de maîtriser est à nouveau présentée à l’Autre. C’est ainsi qu’elle prend réellement forme et qu’elle est validée (ou pas).

L’apprenant-sujet n’est donc pas un ermite du savoir mais une personne qui construit ses connaissances et se construit à travers elles en entrant en relation avec les autres. C’est une transaction du don et du contre-don qui est en jeu dans une démarche de subjectivation.  Et ceci, y compris dans les démarches d’autoformation les plus radicales.

Cette présentation non plus du savoir mais de sa connaissance à l’Autre va bien au-delà d’un simple apprentissage, elle permet à l’apprenant-sujet de prendre conscience de ce que lui apporte cette connaissance, ce qu’elle représente pour lui d’un point de vue de son identité professionnelle. Ceci peut être constaté quasiment pour toutes les formations certifiantes qui ne génèrent pas seulement des connaissances, mais initient, quand la réussite est là, des processus de ré-assurance et de développement d’estime de soi déterminants dans la réussite future de l’apprenant-sujet.

Les apports du concept de subjectivation pour les formateurs et décideurs de la formation

Sortir des modèles mécanistes de la formation

Si la finalité de toute formation est non plus seulement l’acquisition de savoir mais la construction d’un sujet connaissant par lui-même, tous les modèles reposant sur une représentation mécaniste de la formation où l’apprenant est une tabula rasa qu’il faut remplir sont erronés. On pense évidemment, aux programmes de formation obligatoires à suivre dans les domaines de la sécurité ou la santé à base de modules e-learning ou vidéo learning. On pense également à toutes les approches d’évaluation basées sur des simples quiz. On pense encore aux formations en développement personnel qui se fondent sur des pédagogies où l’objectif premier est de faire changer les comportements des apprenants quoi qu’il en coûte de la liberté de l’apprenant face à son apprentissage. On pense enfin à toutes les promesses de l’IA qui réduiraient l’apprenant à un objet, aliénant sa liberté d’apprendre à une intelligence artificielle.

Le concept de subjectivation nous amène à favoriser un modèle ouvert de formation où l’apprenant est co-auteur de son parcours de formation. L’organisation met à disposition des ressources et un accompagnement et l’apprenant prend la main en partie sur le choix des contenus, des objectifs, ressources et des démarches d’évaluation (cf. Concept pédagogiques #12 – L’autoformation).

Remettre les savoirs théoriques et méthodologiques à leur juste place

Loin d’une vision classique de la formation où former se limite à transmettre un savoir, le concept de subjectivation, nous invite à ne pas tomber dans le piège inverse de la suppression de toute démarche de transmission. Pour construire sa connaissance et se construire en tant que professionnel, il est nécessaire de faire un détour vers les savoirs disciplinaires et méthodologiques.

Amener les formateurs à développer une nouvelle identité professionnelle

Dans une formation finalisée sur la subjectivation et non pas seulement sur l’apprentissage, le formateur doit accepter, et même se nourrir, des résistances et oppositions de ses apprenants. Il n’est plus celui qui impose un savoir mais celui qui donne à voir.  Le concept de subjectivation invite à porter une vision d’un formateur à la fois modeste et rassuré sur la valeur de sa mission. Son rôle de facilitateur, d’accompagnateur mais aussi de passeur de savoir est déterminant dans la réussite de l’apprenant. Mais la relation de pouvoir qu’il établit avec l’apprenant est davantage égalitaire. La formation à finalité de subjectivation fait de l’apprenant l’égal du formateur, sans tomber dans l’excès d’une déresponsabilisation, comme dans certaines démarches de nouvelles pédagogies mal comprises.

Inviter les apprenants à s’engager dans une démarche de subjectivation

La démarche en 5 moments proposée par Etienne Bourgeois ne s’improvise pas, elle nécessite de la part des apprenants d’adopter une posture et d’acquérir des compétences particulières telles que développer des aptitudes :

  • Aux comportements pro-sociaux,
  • A la pensée critique
  • Aux techniques du « vide médian »
  • A la réflexivité
  • A la reconnaissance de l’altérité

Ces aptitudes ne peuvent être réellement enseignée, mais elles peuvent être développées par des pédagogies actives et co-actives et une valorisation de l’apprentissage permanent.

Marc Dennery

Marc Dennery

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