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Interview de Ronan Ségalen (Constructys) : la Formation intégrée au travail (FIT)

Comment former des publics qui accèdent difficilement à la formation ? Comment amener la formation directement sur les chantiers et, ainsi, répondre aux besoins des entreprises du secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) ? C’est notamment en réponse à ces questions qu’a été imaginé et conçu le dispositif de la FIT pour “Formation intégrée au travail”. Ronan Ségalen, conseiller en développement de la formation chez Constructys Hauts-de-France, l’antenne régionale de l’OPCO des métiers de la construction, a accepté de répondre à nos questions. L’occasion de réfléchir ensemble à l’extension possible d’un tel dispositif à d’autres métiers et secteurs.

En quoi consiste le dispositif FIT ?

D’abord, il est utile de rappeler que la mise en œuvre de ce dispositif fait suite à un triple constat :

  • l’évolution des techniques de construction, qui implique une remise à niveau des compétences des salariés ;
  • le manque de disponibilité des professionnels à se former, car les contraintes de délais rendent difficile, voire impossible, le départ en formation ;
  • les niveaux d’exigence de qualité qu’imposent les labels de performance, notamment les tests d’étanchéité à l’air.

Partant de là, nous avons souhaité concevoir et déployer la FIT, dispositif de formation innovant à destination des entreprises du BTP. Trois objectifs principaux sont ici visés :

  • renforcer et développer les compétences des salariés en vue de produire des impacts positifs sur la qualité du chantier ;
  • contribuer dans le corps d’état de chaque salarié concerné à améliorer la performance globale du bâtiment à livrer ;
  • permettre aux salariés engagés sur le chantier de bénéficier d’une formation en phase avec les contraintes et les impératifs du chantier.

Concrètement, il s’agit de permettre aux salariés de se former directement sur le chantier, dans un “container” dédié pour la partie théorique de la formation, puis sur le lieu de travail direct pour la partie mise en pratique. Les salariés formés représentent les différents corps d’état (par ex. l’électricité, la menuiserie, etc.) de façon à ce qu’ils apprennent et travaillent ensemble, et prennent conscience de l’impact de leur travail sur celui des autres.

La FIT a donc vocation à satisfaire les clients finaux (maîtres d’ouvrage comme habitant(e)s) et à livrer des bâtiments répondant aux exigences les plus élevées en matière d’étanchéité à l’air. Pour les salariés, les maîtres d’œuvre et les chefs d’entreprise, c’est la possibilité de former et de développer les compétences, en limitant l’absence au poste de travail du fait de la proximité du lieu de formation.

La FIT n’est donc pas de l’AFEST, c’est bien cela ?

C’est cela. Cela reste une formation en présentiel, au plus près du travail, géographiquement parlant et dans l’esprit, car après la théorie il y a une mise en pratique directe. Cela permet aux salariés de tester au plus vite les bonnes pratiques vues lors de la partie théorique de chaque module.

Nous sommes donc au plus près du lieu de travail et, donc, assez proches de la situation de travail, mais nous ne sommes pas “en situation de travail”. En revanche, l’AFEST pourrait tout à fait s’inscrire dans la continuité de la FIT afin de s’assurer que les acquis sont toujours utilisés, dans la durée. Cela pourrait prendre la forme d’un accompagnement postformation au cours duquel les formateurs prendraient la casquette d’accompagnateurs AFEST et amèneraient les salariés à s’interroger sur leurs pratiques, à développer une certaine forme de réflexivité, etc.

Qui en est à l’initiative ?

Il y a d’abord les acteurs qui ont été chargés de la coordination du projet, parmi lesquels Constructys Hauts-de-France, bien entendu, ainsi que les quatre maisons de l’emploi des territoires d’expérimentation (là où se situaient les chantiers), le Centre de développement des éco-entreprises (CD2E) et le cluster Ekwation, ainsi que l’Alliance Villes Emploi.

En ce qui concerne l’octroi de financements, y ont participé l’État (dans le cadre du programme PACTE), la région Hauts-de-France, le Fonds social européen et  l’ADEME.

Enfin, il est à noter que plusieurs prestataires de formation ont été embarqués dans le projet. Leurs formateurs se sont ainsi formés à la maîtrise des méthodes et outils de la FIT, de façon à être en mesure de transmettre leurs savoir-faire aux salariés et encadrants qui allaient suivre les formations.

Sur combien de chantiers ont été réalisées ces expérimentations à ce jour ?

Plus de 150 maîtres d’ouvrage publics et privés (bailleurs sociaux) ont été sensibilisés aux exigences d’une rénovation énergétique performante.

Il en a résulté 29 chantiers permettant aux entreprises adjudicataires de bénéficier d’une formation pour leurs professionnels intervenant sur le chantier.

À ce jour, 11 de ces chantiers sont terminés et ont permis de former 192 professionnels et 69 entreprises.

Suite à ces expérimentations, quels résultats avez-vous pu constater ?

Nous avons réalisé une évaluation complète de ce dispositif et avons travaillé avec C-Campus pour ce faire, en nous basant sur le modèle d’évaluation des formations de Kirkpatrick.

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Les objectifs assignés à cette évaluation étaient principalement de trois ordres :

  • Évaluer la montée en compétences de la maîtrise (encadrants de chantier) et des compagnons (salariés des différents corps d’état : électriciens, plaquistes, menuisiers, etc.).
  • Évaluer les impacts de la FIT sur les chantiers, notamment en ce qui concerne l’atteinte des objectifs en matière d’étanchéité à l’air.
  • Évaluer le degré de prise de conscience des différents acteurs de la chaîne de la construction quant à la contribution de la FIT pour atteindre ces objectifs d’étanchéité à l’air.

Concernant la mise en œuvre, pour des raisons pratiques, nous avons privilégié l’administration de questionnaires à distance (envoi par e-mail), en face à face (lors de visites sur les chantiers) ou encore par téléphone. Il a fallu intégrer cette pluralité des modes de contact car très rares sont les salariés à avoir une adresse e-mail professionnelle.

Ces questionnaires ont été envoyés à quatre étapes principales (avant le démarrage du chantier ; “à chaud”, à la fin du 4e module de formation ; “à froid”, deux mois après la formation ; à la fin du chantier) et à six types d’acteurs différents (compagnon, maîtrise chantier, formateur, maîtrise d’ouvrage, maîtrise d’œuvre, dirigeant de l’entreprise) qui, bien entendu, n’ont pas été sollicités à chaque étape.

Concernant les résultats, en synthèse, nous avons pu constater une satisfaction quasi-unanime des différents acteurs au sujet de la FIT. En particulier, les compagnons et les encadrants de chantiers ont apprécié le mélange des corps de métier, le fait d’être formés directement sur le chantier, les méthodes pédagogiques très orientées vers la pratique, la qualité des échanges entre les formateurs et les participants, etc.

En matière d’apprentissage, l’évaluation a été réalisée directement par les prestataires de formation qui ont pu, dans la très grande majorité des cas, valider l’acquisition des savoirs attendus à l’issue de la formation.

En ce qui concerne le transfert des acquis, donc le fait que les compagnons et les encadrants de chantiers formés utilisent bien ce qu’ils ont appris en formation une fois de retour en situation de travail, celui-ci s’est avéré d’un niveau moyen, voire faible, tant du point de vue des compagnons que des encadrants de chantiers. Plusieurs raisons ont été évoquées qui, et c’est à noter, ne relèvent pas directement de la formation dispensée : le fait qu’ils n’ont pas eu l’occasion d’utiliser ce qu’ils avaient appris, le fait que la formation n’ait pas été donnée au moment où ils en avaient le plus besoin, etc. Cela laisse à penser que l’organisation de la formation, en lien avec les différents acteurs, peut encore être améliorée et que l’AFEST, comme dit précédemment, pourrait être un prolongement idéal pour s’assurer de ce transfert.

Enfin, différents impacts ont pu être identifiés, dont les trois principaux, de l’avis de l’ensemble des acteurs, sont :

  • une meilleure qualité du travail fourni ;
  • une meilleure communication avec les autres métiers (corps d’état) ;
  • une plus grande satisfaction du maître d’œuvre.

En comparaison avec les chantiers n’ayant pas bénéficié de la FIT, les différences perçues sont notamment :

  • les soins apportés à la mise en œuvre / des finitions de meilleure qualité ;
  • une certaine prise de conscience du personnel ;
  • un respect accru du travail des autres ;
  • un impact globalement positif sur l’atmosphère du chantier et la qualité du travail.

Un certain nombre de points d’amélioration ont aussi pu être identifiés et préconisations ont pu être formulées, notamment dans la perspective de nouveaux chantiers et d’une extension du dispositif.

Justement, quelles sont les suites ?

En Hauts-de-France, trois bailleurs sociaux s’appuyant sur les résultats probants de leurs premières opérations bénéficiant d’une FIT (amélioration significative de la qualité des travaux de rénovation de leur patrimoine) généralisent le dispositif à leur commande structurelle de travaux. Dans l’Engagement pour la rénovation du bassin minier par exemple (ERBM), ce programme ambitieux inscrit la FIT comme une obligation de moyen permettant d’améliorer les résultats attendus de performance énergétique du Bâti et son utilisation devient une condition nécessaire à l’octroi de cofinancements des projets.

Le rapprochement contextualisé aux chantiers des contenus et ateliers pratiques FIT ouvre la voie à des séquences AFEST qui permettront aux formateurs d’investir la situation de travail pour un apprentissage augmenté par la réflexivité de l’activité de production. Un cahier des charges est en préparation pour référencer des accompagnateurs AFEST (permettant l’exploitation pédagogique des situations de travail sur le chantier bénéficiant de FIT, d’une part, et de former des référents dans les entreprises pour entretenir la compétence, d’autre part).

Le fil rouge de l’étanchéité à l’air, gage de performance obtenue par un collectif de compétences, est un vecteur d’amélioration de la qualité globale des travaux de rénovation notamment.

Les solutions numériques pour le partage et l’échange des informations de la chaîne de valeur du bâtiment requièrent une montée en compétences de chaque acteur pour un usage adapté des maquettes numériques. La méthodologie FIT permettrait de proposer un scénario pédagogique de groupe fondé sur l’interopérationnalité de chaque acteur, du donneur d’ordre à l’utilisateur final, pour un apprentissage progressif et calibré.

Pensez-vous que, dans l’esprit, le principe de la FIT puisse être étendu à d’autres secteurs ?

C’est une bonne question ! Deux spécificités majeures de la FIT sont a) d’amener la formation en présentiel sur le lieu de travail, dans un contexte où il est difficile pour les salariés de s’absenter pour aller se former, et b) de favoriser la transversalité en mélangeant en formation des métiers différents qui doivent apprendre (ou réapprendre) à travailler ensemble, tant la qualité du travail de l’un dépend de la qualité du travail de l’autre.

L’idée générale est aussi de faire en sorte que la dynamique de formation soit considérée comme un indicateur d’amélioration continue des prestataires par les clients. Les entreprises du secteur doivent en effet corréler leurs besoins en matière de développement des compétences avec les besoins du chantier. À ce titre, ils doivent gérer la formation de leurs équipes comme un flux permanent, et non comme un “stock” à un instant T : le fait d’être détenteur de telle certification ou de tel label, parce que notamment telles ou telles formations auraient été suivies dans le passé, ne doit pas être considéré comme une fin en soi. Et ce raisonnement est d’autant plus important en matière de développement des compétences comportementales (soft skills) qui sont cruciales dans le collectif de travail.

On peut donc aisément imaginer qu’un dispositif proche puisse bénéficier à des secteurs d’activité et à des entreprises soumises aux mêmes contraintes. “À chaud”, je pense volontiers à des applications dans le domaine de l’industrie, mais aussi dans le domaine médical (dans lequel l’analyse de pratiques fait la part belle à l’apprentissage collectif), etc. Aux acteurs des autres secteurs, notamment aux entreprises et aux prestataires de formation, d’imaginer quelles seraient les possibilités d’application, même partielle, à leur environnement.

Jonathan Pottiez

Jonathan Pottiez

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