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Concepts pédagogiques #25 : les réseaux du savoir

Le concept de « réseaux du savoir » est une approche originale proposée par Ivan Illich dans son livre au titre provocateur « Une société sans école1 », paru en 1971. Cette approche repose sur un renversement de perspective : les apprentissages les plus bénéfiques ne se font pas dans un cadre institutionnel mais grâce à des « réseaux éducatifs » : 4 types de réseaux, comme nous allons le voir.

Ce modèle visionnaire au début des années 1970 n’a pas eu le succès attendu, mais il pourrait être très inspirant pour certaines Directions L&D à l’heure des restrictions budgétaires. Elles pourraient y voir, dans une « entreprise sans formation », une piste de transformation profonde des modèles de développement des compétences.

(1) Ce titre du livre d’Ivan Illich avait créé à l’époque la polémique. Comment peut-on imaginer une formation sans école ? En fait, le titre original en anglais était Deschooling Society, bien moins radical, et la thèse du livre est de montrer qu’une société qui permettrait de désinstitutionaliser l’éducation serait plus pertinente qu’une société qui fait de l’école le seul modèle valide en matière de transmission et d’acquisition des connaissances et des compétences. Pour aller plus loin sur la critique de l’école par Ivan Illich, nous vous invitons à écouter le podcast de France culture : Ivan Illich, une société sans école .

Un principe général

Dénonçant l’école comme une institution…

  • contraignante : obligation scolaire, enfermement dans un espace-temps bien délimité,
  • inégalitaire : reproduction des inégalités sociales,
  • classante : le diplôme prescrit la trajectoire professionnelle,
  • et s’auto-alimentant : des parcours scolaires toujours plus longs, toujours plus d’écoles et de professeurs, quand bien même ses résultats en termes d’acquisition de compétences et d’éducation se révèlent limités,

… Ivan Illich propose un contre modèle d’éducation de type réticulaire.

L’idée d’Ivan Illich repose sur un postulat simple : il y a plus de connaissances et compétences dans l’ensemble des citoyens, qu’il ne peut y en avoir dans une caste de professionnels. Le système éducatif le plus efficace est par conséquent celui qui permet de mettre en relation l’ensemble des citoyens, afin qu’ils puissent apprendre en partageant leurs connaissances.

L’idée n’est pas nouvelle. Elle est au fondement dès le XVIIIème siècle, en France puis en Grande-Bretagne, de ce que l’on a appelé l’école ou l’enseignement mutuel. On la retrouve également dans les groupements anarchistes et libertaires au tout début du XXème siècle, par exemple sous la forme des causeries populaires. Ou encore depuis les années 1970 en France dans les réseaux d’échange réciproques de savoirs (RERS).

Derrière ce principe d’apprentissage mutuel, se cache une idée plus large d’une « éducation ouverte » où tous les savoirs ont de la valeur, n’importe qui peut être tour à tour apprenant et sachant. Ceux qui savent ne sont plus seulement les professionnels reconnus par une institution mais tout un chacun, à partir du moment où il souhaite partager quelque chose. Ivan Illich met également sur un même pied d’égalité les savoirs théoriques ou disciplinaires (Know that ou Savoir que…) et les savoirs pratiques ou professionnels (Know-How ou Savoir comment…).

À NOTER : La philosophie de l’éducation d’Ivan Illich partage grandement les principes d’une pédagogie efficace telle qu’elle s’est construite à travers les recherches récentes en psychologie et neurosciences des apprentissages. Bien avant « l’apprenance », Ivan Illich renverse le paradigme pédagogique en insistant sur le fait qu’il ne sert à rien de chercher à enseigner mais qu’il faut créer les conditions pour que chacun apprenne quand il en a besoin : « Nous pouvons faire confiance à un apprentissage des connaissances qui soit l’affaire de chacun, sans nous décharger de cette tâche sur des enseignants chargés de convaincre (par la persuasion, la corruption ou la menace) les enseignés qu’il leur faut trouver le temps et la volonté nécessaires pour s’instruire (p.124)… L’erreur en fait consiste à se demander : que faut-il que quelqu’un apprenne ? La question serait plutôt : celui qui veut apprendre , de quoi doit-il disposer, avec qui doit-il se trouver en rapport ? » p.132 La société sans école – édition Point Seuil.

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4 types de réseaux complémentaires

L’apport d’Ivan Illich est de proposer une approche relativement structurée pour la mettre en oeuvre autour de 4 types de réseaux.

Réseau de savoirs

« Un premier service serait chargé de mettre à disposition du public les « objets éducatifs » … présentés dans des bibliothèques, laboratoires, salles d’exposition (musée, salles de spectacles » p.133.)

Ivan Illich imagine ce premier réseau autour de la mutualisation de connaissances formalisées. Pour apprendre, il faut avoir accès à la connaissance. Et pour y avoir accès, il faut que des “sachants” la mettent à disposition du plus grand nombre, sous forme de ressources accessibles.

La première connexion entre deux ordinateurs a eu lieu 5 ans avant la parution de son livre. Le réseau ARPANET ancêtre d’Internet n’en était qu’à ses balbutiements et n’était visiblement pas connu d’Ivan Illich. Mais cela ne l’empêcha pas d’imaginer la mise en réseau des connaissances. Il préconisait l’utilisation massive du magnétocassette,  alors en pleine expansion. À l’ère de Youtube, des podcasts, des réseaux sociaux, et des IA génératives, cette idée d’utiliser les magnétocassettes pour diffuser la connaissance peut nous paraître amusante mais on voit bien une nouvelle fois que ce n’est pas la technologie qui est importante en matière pédagogique mais l’usage que l’on en fait !

Réseau d’éducateurs volontaires

« Un service d’échange des connaissances tiendrait à jour une liste des personnes désireuses de faire profiter autrui de leur compétence propre, mentionnant les conditions dans lesquelles elles aimeraient le faire » p.133.

Ivan Illich invente-là ce que des plateformes de mises en relation telles que superprof  ou Preply ont généralisé à l’ère digitale.

Mais loin d’une approche mercantile, il imagine reconnaître ces efforts d’enseignements que feront des éducateurs bénévoles par l’alimentation de la carte personnelle de « crédits éducatifs », sorte de carte vitale de l’éducation « que tout citoyen recevrait dès sa naissance… avec système d’intérêts ou de cumul en cas d’utilisation tardive » p.33. Cette carte permettrait de financer par des bons d’achats éducatifs, les cours dont on aurait besoin. Et en retour d’accumuler des crédits quand, réciproquement, le citoyen ferait l’effort d’enseigner à son tour.

Réseau de rencontres entre pairs apprenants

« Un organisme faciliterait les rencontres entre pairs. Véritable réseau de communication, il enregistrerait la liste des désirs en matière d’éducation de ceux qui s’adresseraient à lui pour trouver un compagnon de travail ou de recherche » p.133

Différent du réseau précédent qui mettait en relation des sachants avec des non-sachants, il s’agit dans ce cas de favoriser « l’appariement d’égaux » dans des tiers lieux. Tiers lieux qui pourraient être des cafés, des salles de réunion de la mairie et même des écoles, collèges ou lycées puisque ces derniers auront disparu !

Ivan Illich part du principe qu’on apprend d’autant mieux, qu’on échange entre pairs (principe de pédagogie collaborative – voir à ce sujet notre article sur le modèle ICAP de Michelene Chi). Il est donc indispensable d’éviter le piège de la « solo formation ». Pour ce faire, il imagine appliquer à l’enseignement général ou professionnel, ce qui fonctionne depuis des décennies pour les hobbies à savoir la logique de clubs (photo, bricolage, cuisine…).

Réseau d’éducateurs « spécialistes » ou de guide

Ivan Illich ne supprime pas totalement les éducateurs. Il imagine « un service de référence en matière d’éducateurs ». Ces éducateurs rempliraient 3 fonctions principales :

  1. « Faire fonctionner les réseaux présentés ci-dessus »
  2. « Guider étudiants et parents dans l’utilisation de ces réseaux »
  3. « Aider les difficiles voyages d’exploration intellectuelles » p.134

Autrement dit, la figure du professionnel de l’enseignement ne serait plus celle du professeur transmettant de façon industrielle des connaissances, mais un facilitateur d’éducation, jouant à la fois sur les registres de la mise en relation, de l’orientation et de l’accès aux savoirs experts et rares.

Étonnant, Ivan Illich propose un système d’appréciation qui est proche de ce qui est mis en place sur la plateforme CPF, pour qualifier ces éducateurs « professionnels ou amateurs, faisant partie ou non d’un organisme… certains éducateurs pourraient être chargés de ce travail par un système d’élection ou choisis en consultant leurs anciens élèves » p.134

Une approche inspirante pour la formation en entreprise

Cette approche réticulaire de l’apprentissage est aujourd’hui très inspirante pour les professionnels de la formation à la recherche de modèles pédagogiques plus efficients. Grâce aux progrès sans précédent des techno-pédagogies, le modèle des réseaux du savoir est plus que jamais d’actualité.

Nous vous avons déjà présenté dans ce blog des pratiques s’y référant indirectement et partiellement, telles que l’approche de Diane Lenne qu’elle nomme « Peer to peer learning » ou celle que déploie Jean-Roch Houllier à partir de l’approche américaine des « réseaux développementaux ».

L’intérêt du modèle réticulaire d’Ivan Illich est son aspect plus systémique qui pourrait être mis en place par la fonction L&D au sein de leurs entreprises respectives. À grands traits cela pourrait donner :

  • Créer une carte de crédits « Learning & Development » propre à l’entreprise qui serait ouverte le jour de l’embauche et où chacun pourrait détenir des crédits pour se former en interne comme en externe (temps, argent, moyens pédagogiques… à déterminer).
  • Créer une première plateforme d’accès à des ressources pédagogiques ouverte à tous et que tout collaborateur pourrait alimenter. Cela existe déjà dans certaines entreprises, mais cette logique de crowd learning a eu du mal à se généraliser, les entreprises craignant que les ressources ne soient pas valides. Autre frein : elles n’ont pas su reconnaître les efforts des créateurs de contenu. En récompensant les producteurs de contenu de crédits « Learning Development », elles pourraient trouver une moyen de reconnaissance pertinent.
  • Créer une deuxième plateforme de mise en relation entre sachant et non sachant sur laquelle les échanges réciproques d’acquisition / transmission de connaissances pourraient être tracés et monétisés (via le crédit « Learning & Dévelopment »).
  • Créer une troisième plateforme de mises en relation de collaborateurs souhaitant apprendre ensemble sur un même sujet et proposer des espace-temps de formation (salle dédié, temps de travail dédiés à l’apprentissage…) facilitant les rencontres.
  • Créer une quatrième et dernière plateforme « d’éducateurs spécialisés », que l’on pourrait qualifier de « Facilitateurs d’apprentissage » permettant aux apprenants d’avoir accès à des conseils d’orientation, de l’aide à la définition de leurs parcours d’apprentissage et d’entretiens de régulation de leurs motivations et de remédiation de leurs difficultés d’apprentissage. Ces « facilitateurs d’apprentissage” pourraient être des professionnels du service formation, mais pas seulement. Ils pourraient être aussi des experts formés à la facilitation d’apprentissage qui exerceraient cette mission à temps partiel.

Un tel modèle pédagogique peut sembler aujourd’hui révolutionnaire pour les directions formation. Même si on pourrait le qualifier par la formule choc « d’entreprise sans formation », par analogie avec la traduction française du livre d’Ivan Illich « La société sans école », ce modèle n’éliminerait pas les fonctions L&D. Bien au contraire, car il leur reviendrait de créer et d’animer les 4 plateformes indiquées ci-dessus, de négocier auprès des partenaires sociaux le système de cartes de « crédits L&D », de doter les experts de moyens pour produire des contenus diffusables, de mettre à disposition des outils d’évaluation des compétences et d’évaluation des facilitateurs d’apprentissage, etc.

À un moment de bascule où le modèle classique de formation institutionnalisé, faute de budget, risque d’éclater en vol, peut-être faudrait-il faire un « reset ». Arrêter les replâtrages cosmétiques courant après les dernières techno-pédagogies à la mode, diffusées à grand renfort de “salons d’innovation pédagogique”, et faire le pari de la confiance en l’apprenant qui n’attend qu’une chose : apprendre, et transmettre si on lui en donne véritablement les moyens et qu’on valorise ses efforts.

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Marc Dennery

Marc Dennery