Fabien Capelli, fondateur d’Explici Formation, vient de sortir un livre passionnant sur l’entretien d’explicitation. Chez C-Campus, cette approche d’analyse du travail, nous a particulièrement séduite depuis de nombreuses années, et nous l’intégrons dans nos formations de référent AFEST. C’est avec plaisir que nous avons rencontré Fabien pour lui poser quelques questions…
« Se former à l’entretien d’explicitation : clarifier le vécu pour développer ses compétences », aux éditions ESF, Collection Formation Permanente, 2026. Comme toujours dans cette collection, l’ouvrage est très opérationnel et précis. Il permet à ceux qui souhaitent découvrir la démarche d’explicitation de faire le tour de la question. Et ceux et celles déjà familiarisés d’approfondir leurs connaissances.
Avant de parler de votre livre « Se former à l’entretien d’explicitation », pouvez-vous nous définir ce qu’est l’entretien d’explicitation ?
Fabien Capelli : L’entretien d’explicitation (EdE) part d’un constat assez simple : lorsque nous agissons, nous n’avons pas nécessairement conscience de tout ce que nous faisons, et surtout de la manière dont nous nous y prenons.
Nous connaissons tous cette impression de « pilotage automatique ». Sur un trajet familier, nous conduisons, prenons des informations, ajustons nos gestes sans avoir à réfléchir à chaque opération. Nous ne sommes pas inconscients pour autant : notre attention est tournée vers la route et notre conduite. Mais l’EdE ne concerne pas seulement nos automatismes. Prenons un formateur qui sent que son groupe décroche, Il ralentit, reformule une consigne, trouve un autre exemple. Après la séquence, il dira peut-être : « J’ai senti que ça ne passait plus, alors j’ai réagi. » Mais qu’a-t-il remarqué précisément ? À quel moment ? Et comment a-t-il procéder pour s’y prendre autrement ?
Lorsque nous agissons, certains aspects de la situation retiennent notre attention, tandis que d’autres restent à l’arrière-plan. Nous percevons, ressentons, prenons des décisions, sans nécessairement réfléchir à tout ce qui participe à notre action. C’est ce qu’on appelle la dimension préréfléchie de notre expérience : une part de notre vécu qui ne fait pas encore l’objet d’une réflexion. Et c’est tout l’intérêt de l’entretien d’explicitation : en revenant sur un moment précis, nous pouvons porter notre attention sur des aspects de notre action qui étaient jusque-là passés inaperçus et découvrir comment nous nous y sommes réellement pris.
Encore faut-il savoir comment s’y prendre ! Si l’on demande simplement à quelqu’un « Comment avez-vous fait ? », on recueille souvent une explication générale, une justification ou une description de ses habitudes. L’EdE repose justement sur des techniques qui s’apprennent et qui permettent d’accompagner une personne vers une situation singulière, pour qu’elle retrouve et décrive aussi finement que possible le déroulement de son action.
Finalement, l’entretien d’explicitation, c’est aider quelqu’un à découvrir comment il s’y est réellement pris dans une situation, bien au-delà de ce qu’il pouvait spontanément en raconter.
Pourquoi un nouveau livre sur l’entretien d’explicitation après celui de Pierre Vermersch ?
Fabien Capelli : Le projet n’était pas d’écrire une version renouvelée de l’Entretien d’explicitation. Le livre fondateur de Pierre Vermersch (1994), régulièrement réédité, reste une référence. Il a été suivi de Pratiques de l’entretien d’explicitation (Pierre Vermersch et Maryse Maurel, dir., 1997), consacré à présenter différents domaines d’application, puis d’Explicitation et phénoménologie (Vermersch, 2012), davantage destiné à la communauté scientifique et aux fondements psychophénoménologiques de la démarche.
Il me semblait toutefois que deux dimensions méritaient d’être rendues plus accessibles pour que l’explicitation continue à se diffuser.
D’abord, à quels problèmes répond-elle concrètement ? Nous venons de parler du préréfléchi : beaucoup d’entretiens recueillent des opinions, des explications, des représentations, sans toujours permettre de retrouver l’action vécue. Dans un bilan de compétences ou une VAE, comment aider quelqu’un à identifier des savoir-faire qu’il mobilise sans savoir les décrire ? Pour accompagner une transition professionnelle, comment revenir sur les gestes par lesquels une personne a déjà avancé dans l’incertitude, hésité, essayé, trouvé ses appuis ? Et dans les études d’usage (UX Research), comment dépasser ce que les utilisateurs disent faire pour explorer ce qu’ils ont effectivement vécu ? Je souhaitais que les professionnels puissent reconnaître, dans leurs propres activités, l’intérêt de cette approche.
L’autre dimension, c’était sa transmission. Une grande partie de la pédagogie de l’explicitation s’est élaborée et transmise oralement, dans les stages et les échanges entre formateurs. Il existe des exercices, des repères, une manière d’accompagner les apprentissages qui gagneraient à être davantage formalisés et partagés. J’ai aussi voulu clarifier certains présupposés ou tente de rendre plus accessible certains concepts.
Le livre s’adresse donc à deux grands publics : d’une part, celles et ceux qui conçoivent des dispositifs de formation ou de développement professionnel (responsables pédagogiques, RH, consultants) et qui veulent comprendre ce que l’explicitation rend possible, sans nécessairement la pratiquer eux-mêmes et d’autre part, celles et ceux qui souhaitent s’y former : ils y trouvent une progression, des exercices, des ressources pour accompagner leur apprentissage parce que comprendre les principes d’une méthode et savoir la mettre en œuvre sont deux choses bien différentes !
Il s’agissait, en somme, de rendre l’explicitation plus accessible, sans prétendre qu’un livre puisse remplacer l’expérience d’une formation accompagnée.
L’entretien d’explicitation est à nouveau très utilisé dans le domaine du développement des compétences. Pourquoi cet engouement aujourd’hui ? À quoi sert l’entretien d’explicitation ?
Fabien Capelli : Je ne sais pas si l’on peut véritablement parler d’un nouvel engouement pour l’explicitation. En revanche, nous accordons une place croissante aux apprentissages qui se réalisent dans le travail lui-même. Dans bien des activités, il n’existe pas de formation parfaitement adaptée : les activités sont parfois très spécifiques, les situations évoluent vite et les parcours sont plus mobiles : on change de poste, de mission, d’organisation. On apprend auprès de collègues, en observant, en essayant, parfois en se trompant. Cela peut être très formateur, mais cela peut aussi laisser les personnes seules face à leurs difficultés. Les situations vécues ne se transforment pas automatiquement en compétences.
L’AFEST a contribué à reconnaître le travail comme espace possible de formation, à condition notamment d’aménager des temps réflexifs distincts de l’activité productive. Reste une question primordiale : de quelle réflexivité parle-t-on ? On invite souvent les professionnels à analyser leurs pratiques, à dire ce qu’ils ont appris, ce qu’ils feraient différemment. Ces échanges sont utiles, mais ils peuvent rester au niveau des généralités ou de ce qu’on pense avoir fait. L’EdE introduit un détour précieux : revenir d’abord à une situation précise, incarnée, retrouver ce que la personne a perçu, ce qu’elle a fait, ses hésitations, ses ajustements. On dispose alors d’une autre matière pour réfléchir et apprendre.
C’est, à mon sens, ce qui fait son intérêt dans les dispositifs actuels : L’EdE aide à transformer l’activité vécue en ressource pour la formation, la transmission et le développement professionnel. L’enjeu n’est donc pas seulement d’apprendre à faire son travail, mais aussi d’apprendre de son propre travail.
Qu’apporte l’entretien d’explicitation par rapport à d’autres techniques telles que l’entretien de coaching ou d’accompagnement, ou encore le feedback managérial ?
Fabien Capelli : Pierre Vermersch signalait fréquemment un malentendu possible dans l’expression « entretien d’explicitation ». Elle peut laisser croire qu’il s’agirait d’un type d’entretien parmi d’autres. Or, l’explicitation (c’est le terme que je préfère employer) désigne avant tout un ensemble de techniques pour accéder à la description de l’action vécue.
Ces techniques peuvent s’intégrer à un entretien de recherche, à un coaching, à une formation, à un échange managérial, parfois pendant quelques minutes seulement. Elles ne remplacent pas ces démarches, qui ont leurs finalités propres, mais elles peuvent leur ouvrir des possibilités auxquelles elles n’avaient pas accès auparavant.
Prenons un responsable qui revient avec un collaborateur sur une réunion difficile. Il peut partager ses observations, donner un feedback, chercher des pistes d’amélioration. Mais s’il maîtrise également l’explicitation, il peut aider son collaborateur à retrouver un moment précis : qu’a-t-il remarqué lorsque la tension est montée ? Qu’a-t-il fait à cet instant ? Comment s’y est-il pris pour intervenir ? Et là, il peut se produire quelque chose d’intéressant : « Ah, mais oui, c’est à ce moment-là que j’ai changé ma manière de faire ! » Ce que le collaborateur considérait comme une réaction improvisée peut alors apparaître comme un ajustement à quelque chose qu’il avait perçu, sans en avoir pris conscience sur le moment. Ce n’est donc pas seulement une description plus précise de son action mais une prise de conscience qui peut transformer la manière dont la personne comprend ce qui s’est passé, et lui ouvrir de nouvelles possibilités pour la suite.
Cela suppose bien sûr un savoir-faire, il faut pouvoir explorer la dimension subjective de l’action sans plaquer ses propres interprétations. Nous n’avons donc pas nécessairement besoin d’être spécialiste du métier de l’autre pour l’aider à décrire son expérience. Un coach reste un coach, un formateur reste un formateur, un manager reste un manager. L’explicitation ne change pas forcément la finalité de leur métier, mais elle élargit considérablement ce qu’il devient possible d’y faire.
La notion de compétence est grandement réinterrogée à l’ère de l’IA : c’est quoi être compétent aujourd’hui ? Le cadre conceptuel de l’entretien d’explicitation peut-il nous aider ?
Fabien Capelli : Lorsque j’ai choisi le sous-titre de mon livre, j’ai longtemps hésité entre « développer ses compétences », au pluriel, et « développer sa compétence », au singulier. J’ai finalement retenu le pluriel, plus familier et immédiatement accessible. Cependant d’un point de vue plus scientifique, le sous-titre le plus juste aurait probablement été « développer sa compétence et ses compétences ».
Être compétent, c’est autre chose que posséder des compétences. C’est savoir mobiliser ses ressources, les articuler, les ajuster, parfois inventer une manière d’agir nouvelle. Mais c’est aussi se rendre compte qu’on ne sait pas faire et chercher comment s’y prendre. Une sorte de « compétence des compétences ».
Sans chercher à définir ce que serait la compétence (une notion absente des travaux de Pierre Vermersch) l’entretien d’explicitation me semble offrir deux possibilités particulièrement intéressantes pour travailler à son développement :
La première, c’est qu’il permet de développer cette capacité réflexive sans la déconnecter du travail réel. On évite ainsi une compétence générale à « apprendre à apprendre » qui risquerait de devenir abstraite. On revient à la matérialité de l’activité, aux gestes, aux instruments, aux modes opératoires. Mais aussi aux autres, à leurs initiatives, aux coopérations, aux rivalités et aux empêchements. Comment la personne s’y est-elle réellement prise, dans cet environnement matériel, social et organisationnel ?
La seconde, c’est la place accordée au corps. Nous ne sommes pas des êtres désincarnés qui piloteraient leurs compétences depuis leur seule tête ! Nous percevons, ressentons, éprouvons corporellement les situations. Une tension, un changement de rythme, une impression diffuse peuvent orienter notre action avant même que nous sachions les formuler. Ce sens corporel participe de notre intelligence pratique. Pierre Vermersch, qui a notamment collaboré avec Francisco Varela, s’est intéressé à cette dimension incarnée de l’expérience, que la psychophénoménologie permet d’explorer.
À l’ère de l’IA, ces questions prennent un relief particulier. L’IA permet de produire des résultats remarquables, mais le résultat ne nous dit pas comment une personne s’y est prise. Qu’a-t-elle perçu, décidé, retenu ou écarté ? Comment s’est-elle ajustée aux propositions de l’outil ? Qui plus est , si l’on veut reproduire une réussite, comprendre une difficulté ou inventer une autre manière de faire, il devient essentiel de retrouver le processus réel qui a conduit au résultat. C’est précisément ce que permet l’explicitation : accéder au déroulement de l’action pour mieux comprendre comment elle s’est construite et ouvrir d’autres possibilités. Petit clin d’œil historique : dès 1971, Pierre Vermersch publiait un article sur les algorithmes en psychologie et en pédagogie. Il s’intéressait déjà au déroulement des actions, plutôt qu’à leurs seuls résultats ! L’explicitation peut ainsi nourrir une forme de métacognition incarnée, ancrée dans les situations vécues, pour devenir davantage auteur de ce que l’on fait, y compris avec l’IA.
