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Denis Cristol : « 4 scénarios d’évolution pour les organismes de formation à 20 ans »

Pour cette rentrée 2020, Denis Christol, Directeur innovation et pédagogie – Association pour le Progrès du Management et PhD, Chercheur associé à Paris Nanterre – Equipe Apprenance, nous a accueilli virtuellement pour faire le point  sur la question de l’évolution des organismes de formation. Echange passionnant que nous vous restituons ici.

Denis Cristol, quelle est votre perception de l’évolution des organismes de formation ?

Le marché de la formation semble évoluer lentement au regard des transformations profondes de la société et du corps social. Les principes qui orientent les stratégies des organismes de formation semblent toujours reposer sur le même pacte social établi au sortir de la seconde guerre mondiale.

Ce pacte peut être résumé ainsi : les entreprises finançaient la formation de façon paritaire, sous l’impulsion de l’Etat, et les salariés se formaient pour développer leurs compétences professionnelles. En échange de quoi ils bénéficiaient d’augmentation de rémunération ou de promotion, car le contexte économique de croissance le permettait.

Ce modèle a bien fonctionné jusque dans les années 1980. A partir de cette période l’environnement de la formation a évolué considérablement, mais paradoxalement, le système de formation n’a que très peu évolué. Ses principes fondamentaux sont restés quasiment les mêmes.

Alors que les modes de management se renouvelaient en profondeur (Toyotisme, Lean Management, Entreprise libérée…), pour former, on faisait toujours la même chose. Les organismes de formation organisaient des stages co-financés par les organismes paritaires qui changeaient de nom au fil des réformes (on est passé de FAF, puis OPCA pour aujourd’hui des OPCO) sans forcément changer réellement de rôle.

Plus on a avancé, plus la formation s’est professionnalisée, plus elle est devenue un marché comme les autres. Les organismes de formation se sont adaptés selon une logique techniciste (digitalisation, multimodalité et aujourd’hui comodalité), et adéquationniste : focalisation sur les compétences, l’insertion professionnelle et le lien formation-adaptation au poste de travail.

Et aujourd’hui on a l’impression, que les organismes de formation font toujours plus de la même chose sans voir que le monde se transforme autour d’eux.

Quelles sont ces transformations que vous voyez actuellement ?

Je voudrais donner quelques chiffres pour témoigner de ces transformations. Après Guerre, la France comptait 5% de cadre, aujourd’hui, c’est 18%. Il y avait aussi moins de 5% de bachelier dans la génération qui était en âge de le passer, aujourd’hui on approche quasiment des 80%. 80% des parisiens émettent le souhait de partir vivre à la campagne et 73% des salariés après la crise sanitaire souhaitait télétravailler. Bref, nous n’avons plus du tout les mêmes profils de salariés et de non salariés (souvent ubérisés) aujourd’hui que lors de la période des trentes glorieuses. Et pourtant, notre système de formation répond toujours par des stages de formation, plus ou moins co-financés, aux besoins d’acquisition de nouvelles compétences. Et, la période que nous venons de traverser pourrait n’être qu’une parenthèse, si les organismes de formation ne repensent pas en profondeur leur modèle d’activité.

Dans ce contexte, que devraient faire les organismes de formation pour s’adapter à ces transformations ?

Il est difficile de dire aux organismes de formation ce qu’ils devraient faire tant chacun est confronté à un contexte particulier. Nous avons mené une étude avec Dorothée Cavignaux-Bros, publiée dans la revue Education permanente, sur des scénarios d’évolution. Nous en entrevoyons quatre principaux. Les organismes selon leur profil s’orienteront plutôt vers l’un ou l’autre de ces scénarios.

Parmi les 4 scénarios d’évolution quelle est selon vous celui qui devrait rassembler le plus plus grand nombre d’organismes de formation

C’est probablement le scénario que l’on peut qualifier de « technologique » au sens large du terme. C’est celui qui est le moins en rupture avec les tendances d’évolution des organismes de formation et par conséquent certainement celui qui sera davantage mis en œuvre par les organismes de formation.

Ce scénario va conduire les organismes de formation à aller encore plus dans une logique d’intégration des technologies digitales. Déploiement de plateformes digitales (LMS, ERP, CMS…) appropriation de l’IA qui devrait s’imposer, centration sur les Learning datas avec l’intégration de learning analyst marqueront les organismes de formation qui se développeront autour de ce scénario.

La technologie est à entendre au sens large, car ces organismes de formation seront aussi enclins à développer les démarches qualité axées sur la mesure des acquis et des effets immédiats de la formation. On reste là dans une logique adéquationniste. Les enjeux pour les organismes de formation seront la valeur de leur marque, la qualité de leurs certifications, la maîtrise de leurs plateformes et leurs datas associées.

Le risque de ce scénario est d’accroître encore le déséquilibre de pouvoir au profit de l’organisme de formation et aux dépens de l’apprenant. On pourrait tomber dans ce scénario poussé à l’excès dans un paradigme techniciste et mécaniste ou la « liberté d’apprendre » pourrait n’être qu’un vieux rêve.

A côté de ce scénario, pouvez-vous nous en dire plus sur les trois autres scénarios qui se présentent aux organismes de formation ?

Les trois autres scénarios sont davantage en rupture et conduisent à une réappropriation de la formation par les salariés et non salariés et plus largement par les citoyens que nous sommes au-delà de nos statuts professionnels.

Pour certains, comme le quatrième orienté sur la dimension “axiologique“, ils aboutissent à un dépassement des finalités de la formation. On ne se formera plus pour seulement acquérir des nouvelles compétences professionnelles mais également pour soi et pour les autres. La finalité de la formation ne sera plus orientée sur les compétences professionnelles mais sur les compétences sociétales. C’est-à-dire des compétences qui permettent de repenser notre modèle de société : indépendance économique, écologie, vivre ensemble… Dans ce scénario, l’organisme de formation ré-interrogera son offre, ses contenus, ses domaines de formation. Mais également, sa pédagogie. L’enjeu est d’amener les citoyens à apprendre pour sa communauté et non plus seulement pour soi.  Il faudra développer des approches d’intelligence collective qui favoriseront autant les apprentissages hors structures que dans les structures institutionnelles de formation.

Et les deux autres scénarios ?

Le deuxième scénario peut être qualifié de « social ». Dans ce scénario, on reste sur une finalité de formation professionnelle mais avec un engagement beaucoup plus fort des apprenants. Cet engagement peut passer par un réinvestissement y compris financier. Aujourd’hui, les particuliers investissent directement seulement 1 milliard d’euros sur les 32 milliards de la formation. Dans le même temps, ils dépensent 30 milliards dans les jeux de hasard. Si chacun d’entre nous, croit autant dans sa capacité à changer sa vie par la formation que par la chance au jeu, vous imaginez de combien l’effort national dans la formation pourrait progresser !

Mais pour que le pacte social autour de la formation reste équitable, il faut évidemment que la « compétence paye ». Si les salariés se forment avec leurs deniers propres, ce ne sera pas pour s’adapter à leur poste de travail, mais pour évoluer, progresser, vivre une autre vie professionnelle. A ce titre ce qui se passera autour du CPF sera riche d’enseignements.

Dans ce scénario « social », les organismes de formation vont devoir passer d’une logique de marché BtoB à une logique BtoC. Le packaging de leur offre en sera profondément transformé : plus certifiant, plus flexible, moins onéreux…

Quant au troisième scénario, que l’on peut qualifier de « transformation identitaire », il pourrait conduire à une évolution profonde du rôle et des missions de l’organisme de formation. Dans un processus aujourd’hui engagé, de réappropriation des territoires par les citoyens, les organismes de formation pourraient jouer un rôle déterminant. On assisterait à une multi fonctionnalisation des organismes de formation. Hier, centrée uniquement sur une mission de transmission des savoirs, demain, ils pourraient jouer un rôle crucial dans l’aide à la création d’entreprise, le développement d’une vie locale plus associative et communautaire. Les organismes de formation ont pour eux des espaces et gravitent autour de réseaux d’acteurs qui laissent à penser que la mutation pourrait être rapide. Il y a déjà de belles innovations dans ce domaine des tiers lieux : learning lab, co-living, co-working, mediathèque réinventée…

Denis Cristol a publié de nombreux ouvrages de références dans la formation et le management dont les derniers sont :

“L’art de la facilitation, un art énergétique relationnel, une espérance pour la démocratie” chez ESF – cliquez ici.

“Former se former et apprendre à l’ère du numérique chez ESF” – cliquez ici.

Il est également l’animateur d’un excellent blog sur l’innovation pédagogique – cliquez ici.

Marc Dennery

Marc Dennery

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