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Concept & principes pédagogiques – 5 : l’individu-plus

tutorat_2L’individu-plus est un concept proposé par le pédagogue David N.Perkins dès le milieu des années 1990. Il a fait l’objet d’un article dans la revue française de pédagogie consacré aux nouvelles approches américaines en psychologie de l’éducation. Sa diffusion est restée cependant limitée, comparée à des approches telles que le connectivisme. Il n’en est pas pour autant sans intérêt heuristique et nous permet de mieux appréhender la réalité de l’apprentissage à l’ère de la formation digitale.

L’individu-plus ou l’apprenant élargi

L’individu-plus s’oppose à l’individu-solo. Selon David N.Perkins, la psychologie de l’apprentissage et la pédagogie se sont focalisés à tort sur les seuls processus d’apprentissage de l’individu seul, oubliant que l’apprenant est pris dans un système (on pourrait parler “d’éco-système apprenant“). Cet éco-système comprend l’apprenant lui-même, mais également son environnement physique et social : ses outils à disposition (il cite son “stylo et son bloc-notes“ – aujourd’hui, on parlerait plutôt de sa tablette et de ses réseaux, mais on peut aussi penser pour un technicien ou un opérateur à ses outils ou machines), ses ressources (procédures, méthodes, instructions, documentation…), ses partenaires qui disposent eux-aussi d’une partie de la connaissance (réseau d’expert, collègues de travail…). Dans cet éco-système apprenant, la connaissance devient distribuée. Elle est aussi bien dans la tête de la personne elle-même que dans ses outils, ses ressources ou ses partenaires. Le concept d’individu-plus est donc indissociable de celui de “connaissance distribuée“ chère aux connectivistes. Savoir, ce n’est plus être capable de répéter, d’expliquer ou de faire, c’est pouvoir à tout moment actionner les connaissances distribuées dans son éco-système. Je n’ai plus besoin d’apprendre mon itinéraire mais seulement de savoir faire fonctionner mon GPS, voire de trouver l’appli qui m’expliquera comment faire fonctionner mon GPS qui m’indiquera mon chemin.

Une autre approche de la formation

Penser l’individu-plus et son éco-système apprenant et non plus seulement l’apprenant solo remet en cause nos représentations de la formation. Tout d’abord, l’enjeu de l’apprentissage ne s’exprime plus en terme de quantité mais de vitesse. L’érudition ne se mesure plus à l’aune des connaissances accumulées, mais par la vitesse de mobilisation des connaissances disséminées dans son environnement. Car si toutes les connaissances sont sur mon smartphone et que je n’ai plus besoin de les apprendre par coeur, je dois quand même être capable de savoir me servir de mon smartphone pour les mobiliser rapidement. Ce qui compte, c’est donc la “connaissance actionnable“, et non plus la “connaissance stockée“ et ni d’ailleurs “la connaissance virtuelle”. La pertinence des outils de knowledge management à disposition est une condition à la réussite de l’apprentissage. Ensuite, la cible de la formation n’est plus l’apprenant, mais l’éco-système apprenant. L’effort doit être porté au moins autant sur la connaissance distribuée que sur la connaissance encapsulée dans l’apprenant. Former, ce n’est donc pas seulement certifier, diplômer ou habiliter, c’est aussi capitaliser, formaliser, connecter les connaissances distribuées. Prenons un exemple : former des formateurs, c’est évidemment leur apprendre à animer une formation (apprenant solo), mais c’est surtout leur mettre à disposition des ressources pédagogiques, les inviter à co-animer, les amener à partager entre eux au sein d’une communauté de formateurs, mettre en place un système de veille participative, ouvrir des blogs thématiques, les doter de nouveaux outils (tablettes ou tableau interactifs…), partager la documentation pédagogique de tous les formateurs, Etc. (apprenant-plus). Enfin, former ce n’est plus transmettre ou faire acquérir des connaissances stables et finalisées mais c’est engager un processus collectif de co-production dynamique de la connaissance distribuée. L’important n’est pas que les apprenants sachent à l’instant T comment accueillir un client ou dépanner une machine mais qu’ils s’engagent à participer eux-mêmes à la construction permanente des connaissances qui seront utiles aujourd’hui et demain pour bien accueillir le client ou dépanner la machine outil. La première des formations est donc de leur permettre de s’approprier leur environnement d’apprentissage personnel. Ils pourront ensuite plus facilement apporter leur pierre à l’édifice des connaissances distribuées (comment intervenir sur un réseau social apprenant, comment proposer des évolutions de procédures ou d’instructions, comment faire appel à des expertises externes et partager les siennes…).

Principes d’action pour le formateur, tuteur, manager…

  1. Créer une dynamique de partage et de coproduction des savoirs avant, au cours et après la formation (la parole du formateur, n’est qu’une parole parmi d’autres)
  2. En tant que formateur se fixer comme rôle l’animation de l’éco-système apprenant, (en tant que tuteur, l’éco-système tutoral ou l’équipe tutorale et en tant que manager, l’éco-système de travail)

Principes d’action pour le chef de projet formation…

  1. Organiser ses architectures pédagogiques autour de l’éco-système apprenant et non plus seulement de l’apprenant lui-même
  2. Remplacer la bonne vieille documentation stagiaire par des outils de réseaux sociaux et/ou knowledge management
  3. Intégrer une formation aux environnement d’apprentissage personnels (EAP) au démarrage de la formation
  4. Orienter les objectifs de formation sur l’indexation et la recherche d’information plutôt que sur l’information elle-même (ex. former à l’utilisation d’une base de connaissance pour des chargés de clientèle, plutôt qu’à la procédure de dépannage à distance de l’appareil B12-25).
  5. Travailler avec des ergonomes et le management afin d’optimiser l’accessibilité à la connaissance à l’issue des formations

L’individu-plus à l’ère de la formation digitale

Le concept d’individu-plus a été imaginé avant l’ère des réseaux sociaux et de l’internet 2.0. Il est pourtant d’une grande utilité pour comprendre les évolutions actuelles. L’accroissement considérable du volume de connaissances, les possibilités de stockage et de gestion de cette connaissance toujours plus aisés rendent encore plus cruciale une réflexion autour de l’individu-plus ou de l’apprenant-plus. Reste à optimiser les activités apprenantes au sein des réseaux sociaux et les connexions entre connaissances distribuées. Et dans ce domaine, beaucoup reste encore à inventer.

Résumé

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Références pour aller plus loin…

L’individu-Plus : une vision distribuée de la pensée et de l’apprentissage de David N.Perkins – cliquez ici. Cognition : un processus situé, distribué et perceptif, Edutech – cliquez ici. Le connectivisme et les connaissances distribuées de Mario Asselin – cliquez ici.

Marc Dennery

Marc Dennery

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