Le blog de C-Campus

Apprendre par l’expérience (1ère Partie) : comment ça marche ???

En simplifiant à l’extrême, on peut dire qu’il existe deux façons d’apprendre : l’une consiste à acquérir de la connaissance (plus ou moins théorique) et l’autre, à vivre des expériences (en pratiquant seul ou avec des pairs). La première est bien connue des enseignants et formateurs, c’est l’essence même de leur métier : transmettre (ou faciliter l’acquisition) des connaissances. La seconde a longtemps été l’angle mort de la formation professionnelle. Depuis la réforme de 2018, l’AFEST et la formation en apprentissage (apprentis et contrats de professionnalisation) ont remis au goût du jour cette façon d’apprendre. Les profondes transformations du monde (économiques, sociétales, démographiques, énergétiques, etc.) vont accélérer le phénomène. Pour s’insérer dans l’emploi ou se reconvertir, l’apprentissage expérientiel devient une voie royale, à privilégier.

Mais de quoi s’agit-il exactement et comment peut-on l’organiser et le développer au sein des entreprises ? Sans avoir une visée exhaustive, nous vous proposons dans cet article en deux parties, de donner une définition simple du concept d’expérience et de synthétiser quelques courants de recherches, permettant de tracer quelques pistes utiles pour ceux qui souhaitent mieux investiguer cette approche.

À NOTER : Dans cette première partie nous nous focalisons sur la définition de la notion d’expérience et sur les processus à mettre en oeuvre pour acquérir de l’expérience. Dans la seconde partie de l’article que nous publierons avant les vacances, nous définirons les 4 composantes qui constituent l’expérience d’une personne et nous présenterons 3 courants théoriques qui permettent de comprendre comment s’élabore l’expérience au fil du temps.

Qu’est-ce que l’expérience ?

Les définitions de l’expérience sont nombreuses et dépendent de l’angle d’approche (philosophie, sociologie, psychologie, littérature…).

Du point de vue pédagogique, on peut définir l’expérience (au singulier), c’est-à-dire “avoir de l’expérience”, comme le fruit ou le résultat des expériences (au pluriel) que l’on a pu acquérir, en se confrontant à la réalité (une situation de travail ou une situation reconstituée en formation).

Autrement dit : « j’ai de l’expérience ou j’ai acquis de l’expérience, car j’ai vécu des expériences, j’ai pratiqué, j’ai mis en œuvre, j’ai testé, j’ai expérimenté et j’en ai tiré une connaissance, qui m’est personnelle ».

En résumé, les points clés à retenir sur la notion d’expérience sont donc les suivants :

  • C’est une notion à double face : c’est à la fois le résultat ou le produit (avoir de l’expérience au singulier) et l’action ou le processus lui-même (vivre des expériences au pluriel).
  • C’est connoté de façon positive : dire d’une personne qu’elle a de l’expérience, c’est dire qu’elle a des connaissances et des compétences distinctives qui se sont forgées au fil du temps. Avoir de l’expérience, c’est donc bien plus fort « qu’être expérimenté », car une personne peut être expérimentée sans avoir de l’expérience. Etre expérimenté décrit simplement le fait que l’on a passé des années à pratiquer. Et on peut avoir pratiqué, sans avoir acquis d’expérience.
  • C’est un processus complexe de capitalisation : vivre une expérience, ce n’est pas juste faire une action, c’est développer une connaissance ou une compétence sur cette action. Quand je vis une expérience, j’apprends. Mais quand je fais, je n’apprends pas toujours car je peux mésapprendre ou tout simplement ne rien apprendre. (cf. notre article sur l’apprentissage à partir de nos erreurs – cliquez ici).
  • C’est distinct et à la fois cela intègre la connaissance et la compétence :
    • Je peux acquérir de la connaissance sans avoir de l’expérience (c’est typiquement, l’élève au sortir de son école). En même temps, mes expériences me permettent de développer des connaissances, qui peuvent être empiriques mais qui n’en sont pas moins structurées et opérantes. C’est ce que l’on appelle des “théories d’action” ou des connaissances en actes, que l’on distingue des savoirs académiques ou connaissances épistémiques, qui sont le résultat de nos apprentissages scolaires ou en formation professionnelle ou encore en auto-formation via des lectures ou la consultation de contenus digitaux.
    • Je peux maîtriser une compétence sans être passé à travers un long processus de capitalisation d’expériences. C’est le cas pour des compétences simples. À l’inverse pour des compétences complexes ou sophistiquées, j’aurai besoin de vivre et capitaliser sur de nombreuses expériences pour enfin devenir compétent.
  • C’est propre à la personne. Avoir de l’expérience, c’est en quelque sorte un capital propre à chacun de nous. À tort, on parle de « transmettre son expérience », mais on ne transmet jamais son expérience, au mieux comme nous allons le voir dans la seconde partie de cet article, on transmet ses “savoirs d’expériences”, c’est-à-dire son « expérience mise en mot » ou on se laisse observer par un apprenant, pendant que l’on vit soi-même des expériences (apprentissage vicariant).
  • Ce n’est pas un savoir “froid”, rationnel, maîtrisée par la personne, ce sont des connaissances et des compétences incarnées, car notre corps garde en mémoire les traces de notre expérience (cf. ci-après point 4 section suivante).
  • Par extension, l’expérience peut être aussi propre à un collectif de travail (une équipe projet ou hiérarchique, un collectif de travailleurs mettant en oeuvre un processus en commun). Dans ce cas, ce n’est pas la somme des expériences individuelles qui compte, mais l’expérience du collectif lui-même. On dira d’une équipe de football ou de rugby, qu’elle a de l’expérience parce que les joueurs de l’équipe ont accumulé de nombreuses expériences en commun (ils ont vécu déjà 2 coupes du monde ou 3 tournois des 6 nations) et qu’ils en ont retenu les leçons.

Qu’est-ce que vivre une expérience ou comment acquière-t-on de l’expérience ?

Vivre une expérience, c’est se confronter d’abord à l’épreuve de la réalité, c’est pratiquer. Mais comme nous l’avons vu ci-dessus, on peut agir sans acquérir d’expérience. On acquière de l’expérience dès lors que l’on est capable d’apprendre de sa pratique. Et on peut apprendre de 4 façons principales en pratiquant.

1-    La proto-réflexivité ou apprendre en accumulant des données et en inférant des premières hypothèses d’action

Le premier apprentissage issu de la pratique est le fait que l’on découvre en faisant ce qui se joue dans l’action et que tel un expérimentateur en herbe, on en tire de façon inconsciente des hypothèses d’action.

De John Dewey a Stanislas Dehaene, de nombreux auteurs ont mis en évidence cette capacité innée que l’on a à produire des inférences à partir de ce que l’on fait et de ce que l’on observe. Pour nous simplifier la vie, on imagine des relations de causes à effets, on tire des tendances (là où il n’y en a pas toujours) en pratiquant.

Cela se joue dès qu’on est nourrisson. L’enfant qui pleure et voit accourir sa mère, comprend très vite qu’il suffit de pleurer pour bénéficier de sa venue. Le chef de projet qui utilise avec succès 3 fois Chat-GPT pour faire une présentation, comprend de la même façon qu’il s’agit d’un outil qui lui fait gagner du temps.

On ne peut pas parler dans ce cas de réflexivité. Car la plupart du temps ces inférences que nous tirons de notre observation restent à un niveau subconscient. C’est pourquoi nous préfèrerons parler de « Proto-Réflexivité » pour bien la distinguer du troisième type d’apprentissage dans l’action que nous verrons ci-après.

Stanislas Dehaene a bien mis en évidence ce phénomène chez le nourrisson, il parle pour le décrire de « cerveau Bayésien » : « L’hypothèse du « cerveau bayésien » postule que notre cerveau infère, à partir des entrées sensorielles, un modèle interne du monde extérieur. À son tour, ce modèle interne peut être utilisé pour créer des anticipations sur les entrées sensorielles. L’hypothèse du codage prédictif suppose que le cerveau génère en permanence de telles anticipations, et génère un signal de surprise ou d’erreur lorsque ces prédictions sont violées par des entrées sensorielles inattendues ». Pour aller plus loin voir le cours de Stanislas Dehaene.

2-    L’affinage ou apprendre en répétant le geste

En même temps que l’on infère à partir de notre pratique, on peut également affiner son geste. Plus on répète le geste ou des “opérations mentales”, plus on acquière des habiletés corporelles ou mentales. D’où le dicton bien connu, “c’est en forgeant qu’on devient forgeron”. Autrement dit, on ne peut apprendre à doser son coup de marteau, qu’en tapant et retapant le fer sur l’enclume.

L’expérience née de la répétition nous permet d’acquérir des “automatismes”. Parfois, cela peut aller jusqu’à transformer notre corps en développant de la souplesse ou de l’agilité ou encore des capacités en calcul mental ou de mémorisation, comme cela a été étudié chez les taxis londoniens.

Mais encore une fois, ce n’est pas seulement en répétant le geste que l’on apprend, car on peut aussi prendre des mauvaises habitudes ou postures. Et cela peut se traduire au bout d’un certain nombre d’années, par des corps déformés et des maladies professionnelles. Encore faut-il donc répéter le “geste juste”. D’où l’importance d’être accompagné dans nos expériences, comme nous le verrons dans la seconde partie de cet article.

Vous souhaitez développer votre professionnalisme et certifier vos compétences dans le domaine de la transmission de l’expérience ? Découvrez notre cycle certifiant “Référent AFEST”. Contactez-nous pour en savoir plus formation@c-campus.fr ou consultez le programme en cliquant ici.

3-    L’analyse réflexive ou apprendre en se confrontant à des difficultés “apprenantes”

Avec cette troisième façon d’apprendre en situation, on passe d’un apprentissage subconscient à un apprentissage conscient. Face à une difficulté, nous ne pouvons pas réagir de façon intuitive ou automatique, au sens du système 1 mis en évidence par D. Kahneman. Nous devons passer en mode réfléchi ou logique, c’est-à-dire en système 2.

Dans ce cas on va parler non plus de “proto-réflexivité”, mais de véritable “réflexivité”. Avant d’agir, on va se questionner sur ce que l’on devrait faire. Pendant l’action, ayant pris conscient qu’il s’agit d’une “épreuve” ou d’un challenge à surmonter, on va penser à ce que l’on fait. On va rester vigilant et s’auto-réguler, autant que faire se peut. Enfin après l’action, on va tirer les enseignements de ce qui s’est passé et on va tout faire pour garder en mémoire cette expérience apprenante.

Ce type de situations n’est malheureusement pas courant. Certains métiers “hyper taylorisés” n’en offrent que très peu d’opportunités. Et certaines personnes, déjà entrées dans une logique routinière, font peu d’efforts pour passer du système 1 au système 2 de pensée (Kahneman) et peuvent continuer à faire comme si de rien n’était, devant une situation qui sort de l’ordinaire. Procédant ainsi, elles risquent de répéter le geste qu’elles ont l’habitude de faire et de se débrouiller ainsi. Si le contexte ne leur permet pas de se rendre compte de leur erreur, elles vont mésapprendre, c’est-à-dire ancrer une mauvaise façon de faire, en étant persuadées qu’il s’agit du bon geste.

4-    Les marqueurs expérientiels ou apprendre en vivant des moments émotionnels forts

Avec ce quatrième et dernier type d’apprentissage en situation, on touche à l’émotionnel. Vivre une expérience, c’est vivre un moment fort, une étape marquante de sa vie, ancrée à vie dans notre mémoire.

Ces expériences sont rares, mais elles sont tellement fortes que c’est surtout d’elles dont on parle, quand on s’exprime sur les expériences qui nous ont construit.

Grâce aux neurosciences et notamment aux travaux d’Antonio Damasio, on en sait un peu plus sur ce qui se joue dans ces expériences marquantes. Dans « L’erreur de Descartes », Antonio Damasio nous propose la thèse des “marqueurs somatiques”. Il existerait une complémentarité forte entre émotion et cognition. Face à un événement exceptionnel, ce n’est pas simplement notre cerveau qui imprime, mais tout notre corps. Les transformations émotionnelles que l’on subirait (la peur comme la joie ou la tristesse ou la colère et le dégoût) resteraient à jamais marquées dans nos cellules (d’où l’expression de « marqueurs somatiques »). Ce processus mémoriel très fort, nous amènerait à ancrer de façon durable les leçons de l’expérience vécue.

Dans la vie d’un professionnel, ces expériences marquantes ne sont pas toujours exceptionnelles d’un point de vue émotionnel. Elles sont importantes, mémorables mais elles n’engendrent pas toujours des moments émotionnels puissants, générant en nous de la colère, du dégoût ou de la joie. Cela est plus souvent réservé à la vie personnelle, même si dans certains métiers à risque (pompier, militaire, etc.) cela n’est jamais à exclure. C’est pourquoi, nous privilégierons un terme plus neutre que « Marqueur somatique » en retenant tout simplement le terme de « Marqueur expérientiel ». Ces marqueurs expérientiels vont nous guider ensuite dans notre pratique quotidienne, afin de prendre des décisions plus rapides, plus pertinentes. Le professionnel n’applique pas une procédure, il intervient guidé par ce qu’il est, c’est-à-dire ce qu’il sait mais aussi ce que son corps a en mémoire.

Vous faites partie des entreprises qui ont des défis à relever en matière de partage et de transmission de l’expérience. Vous vous interrogez sur la meilleure manière d’y répondre et vous souhaitez être accompagné par des professionnels réellement expert du sujet, contactez-nous pour un premier tour d’horizon : formation@c-campus.fr.

Marc Dennery

Marc Dennery