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L’apprenant autonome avec l’IA : une illusion coûteuse pour les organisations ?

Les services formations investissent dans la technologie IA, en espérant faciliter le savoir et l’autonomie des apprenants. Pourtant, d’après les données de terrain, beaucoup de collaborateurs peinent encore à apprendre seuls… et surtout échouent à “transférer” au travail ce qu’ils ont appris. On est loin de “l’apprenant augmenté”.

Avec l’IA on ouvre aux apprenants toutes les bibliothèques du monde. Et ça fonctionne… plus ou moins, quand on se penche sur les résultats concrets.

 Ça en étonne certains mais pas nous chez C-Campus. Non pas qu’on soit blasés car on est enthousiastes sur les usages réfléchis des IA en formation. C’est plutôt qu’on nous a “déjà fait le coup” depuis 20 ans : avec les promesses du “e-learning” dans les années 2000 ou plus récemment le tout metavers

Déjà, le concept “d’apprenant autonome” repose sur une hypothèse scientifiquement fragile : un individu spontanément capable de s’auto-former et de diriger naturellement son apprentissage. L’ erreur est de considérer l’autonomie comme une “facilité” ou un pré-requis chez les apprenants, qu’il suffit d’activer, alors qu’elle est plutôt le fruit et le résultat d’une “ingénierie”.

L’autonomie dans l’apprentissage : une démarche exigeante

Pourquoi cliquer (ou doigter) un écran n’est pas apprendre…

Donner plus d’accès à plus de connaissances via l’IA, ça finirait par rendre les apprenants plus autonomes ? Pas vraiment ! Par exemple, l’abondance informationnelle (presse en ligne, réseaux sociaux, etc.) ne produit pas “mécaniquement” une meilleure compréhension des phénomènes de ce monde ! Pas plus que les écrans ne rendent les élèves “meilleurs” en français ou en maths (confer les enquêtes PISA )

Apprendre ne consiste donc pas à consulter et ingurgiter de manière libre et autonome de l’information ou du contenu. Apprendre, c’est transformer une information en capacité d’action et de réflexion.

Une confusion entre “droits à la formation” et autonomie d’apprentissage ?

La reconnaissance de la FOAD, du digital learning et en parallèle la création de l’entretien professionnel puis du CPF ont été considérés comme des moyens pour rendre l’individu plus autonome en formation.

Les législateurs et partenaires sociaux ont incité les actifs à se prendre davantage en main, ce qui va dans le bon sens. Mais ces dispositifs FOAD-CPF-Bilan-VAE, etc. – ont-ils développé une “dynamique d’apprentissage” ? Rien n’est moins sûr ! Tout ce dont on est certain, c’est qu’ils ont crée un appel d’air pour “consommer de la formation” (et boosté, entre 2018 et 2022, le chiffre d’affaires des OF et autres Ed-Tech)

Des outils ou dispositifs ne créent pas automatiquement l’autonomie dans l’acte d’apprendre. L’IA est un formidable outil d’individualisation en formation et d’émancipation face aux “sachants”. Mais pour qu’elle contribue à rendre l’apprenant “autonome”, il y a des conditions à créer…

L’autonomie dans l’apprentissage est un processus qui se construit… aussi grâce aux autres…

Être autonome dans un parcours d’apprentissage consiste à apprendre à piloter activement son apprentissage. Ce qui demande une volonté, un effort.

Selon les travaux de spécialistes comme le Professeur émérite Philippe Carré ou John Biggs, l’autonomie dans l’apprentissage est un processus complet où l’apprenant est capable de mettre en place 5 opérations fondamentales :

  1. Se fixer un objectif pertinent : partir d’une intention floue d’apprendre quelque chose à un objectif professionnel “situé”. Relier la formation qu’on vit (et ses objectifs d’apprentissage) à ses situations de travail concrètes, dans lesquelles on va pouvoir appliquer. Et aussi identifier un niveau d’exigence réaliste au sortir de la formation, du type  : “je serai à tel niveau”.
  2. Déterminer sa stratégie pour apprendre : ne pas consommer passivement un contenu, savoir le retraiter pour le mémoriser et l’exploiter. Choisir aussi ses modalités et activités pédagogiques et de transfert, permettant un apprentissage durable, par exemple en combinant acquisition de connaissances + application pratique et sécurisée dans son travail + analyse réflexive.
  3. Développer une activité métacognitive : comprendre ce que l’on fait et apprend, identifier ses erreurs et lacunes, anticiper des faiblesses ou difficultés d’apprentissage… Concrètement ça signifie intégrer des time outs (temps d’arrêt), comme au Basket, pour prendre du recul sur son match.
  4. Réguler son apprentissage : modifier sa stratégie d’apprentissage quand elle fonctionne moins bien que prévu, persévérer quand on apprend bien et aussi persévérer dans l’effort, se corriger dans sa pratique, etc.
  5. Évaluer ses propres progrès et acquis : mesurer les écarts entre son objectif professionnel de départ et le résultat atteint sur le terrain. En tirer des enseignements pour progresser ou changer et adapter sa façon de faire et repartir sur une nouvelle boucle d’apprentissage…

Tout ça est loin d’être anodin ! Cette autonomie dans l’acte d’apprentissage est une  sorte d’ingénierie interne pédagogique et de formation (sur soi-même). 

L’autonomie de l’apprenant est aussi le résultat d’un lien social et d’un accompagnement. On ne devient pas autonome seul, on le devient aussi grâce aux autres : par leur accompagnement, soutien, encouragement. Les références scientifiques en la matière sont notamment les travaux de Lev Vygotski et Jerome Bruner (lire ici notre article sur la ZDP et les niveaux d’étayage)

Il faut d’autres “conditions” pour un apprentissage réel

Stanislas Dehaene et Olivier Houdé ont montré que tout apprentissage requiert un effort cognitif réel de l’apprenant : un droit à l’erreur a comme contrepartie un devoir de confrontation au réel, d’écouter les feedback de l’entourage et de diriger son attention, passant aussi par une résistance à ses propres habitudes.

Or ces conditions (et d’autres que vous retrouvez dans notre série d’articles sur les concepts pédagogiques, par exemple la théorie de l’auto détermination) sont précisément fragilisées ou pas réunies dans certains environnements d’apprentissage 100% digitaux.

Un usage réfléchi des IA ?

L’IA en soi, ne rendrait donc pas plus autonome, l’apprenant ! Pas plus que le e-learning ou le casque de réalité virtuelle. L’IA permettrait plutôt à davantage d’apprenants d’accéder au savoir et d’être accompagné individuellement à un coût maitrisable, ce qui est déjà très intéressant.

Et un bon usage de l’IA en formation demande un autre pré-requis : savoir apprendre avec l’IA !

C’est parce qu’on a déjà initié son processus pour devenir apprenant autonome et qu’on a déjà des notions dans un domaine, qu’on utilise de manière efficace l’IA pour apprendre plus et mieux dans ce domaine. On comprend comment diriger l’IA pour apprendre, on la considère comme notre tutrice-préceptrice…

le hic : notre cerveau apprend toujours lentement…

L’asymétrie entre IA et cerveau humain est aussi à considérer : l’IA, entrainée en permanence, “réfléchit” à une vitesse fulgurante, en synthétisant, structurant des millions de données et formule une réponse en micro-secondes. Notre cerveau humain lui, comprend et apprend bien plus lentement, par itérations, en particulier grâce aux erreurs. Nous consolidons et automatisons assez lentement nos apprentissages : dans la répétition multiple et la variété de pratiques. Ça peut prendre des années d’acquérir des automatismes dans certains métiers !

Une réponse claire, immédiate et bien formulée de l’IA nous donne le sentiment d’avoir compris n’importe quel sujet… mais comme l’apprentissage ne s’est pas totalement produit dans notre cerveau, en fait, souvent nous n’avons pas tout compris !

Plus l’IA nous donne le sentiment d’apprendre vite, moins il y a de probabilité d’apprentissage profond chez nous et plus nous oublions rapidement ce que nous avions eu l’impression d’apprendre !

L’IA, en nous mâchant trop le travail, supprimerait la “difficulté  désirable” (lire ici notre article sur ce concept pédagogique ) nécessaire à la motivation et à la cognition. 

Une IA tutrice devrait plutôt nous stimuler à penser lentement et à appliquer consciencieusement, pour “déployer le temps nécessaire de l’apprentissage” !

L’autonomie ne se décrète donc pas, même avec une Super IA !

La promesse d’autonomie accélérée grâce à l’IA est séduisante mais nous parions qu’elle décevra les organisations et individus qui écoutent un peu trop le marketing. Et le sujet n’est pas que technologique. L’IA rend encore plus visibles trois travers de notre système de formation (datant de bien avant l’IA) :

  1. Des apprenants qu’on n’aide pas encore suffisamment à structurer leur apprentissage : se fixer des objectifs, se trouver une stratégie d’apprentissage, développer sa méta-cognition, etc.  Si l’IA automatise la réponse, cela rend la formulation de la question (le besoin pédagogique, la demande de formation) plus cruciale que jamais,
  2. Un manque de médiation et d’accompagnement pédagogique ou de guidage dans le contenu et la connaissance. Et tout ça avec un paradoxe : environ 400.000 formateurs occasionnels ou réguliers existent dans les organisations – les “troupes” ne manquent pas pour accompagner les apprenants ! Encore faut-il qu’elles aient les bons outils pédagogiques…
  3. Le déficit de pédagogie actives, interactives et réflexives utilisées dans certains cursus de formations. Il manque dans la “recette de formation”, ces ingrédients qui précisément accélèrent l’autonomie et favorisent le transfert pédagogique !

Vos formatrices & formateurs peuvent utiliser pour rendre leurs apprenants plus “autonomes” le jeu “La Pédagothèque 1” ou le jeu “Master Formateur” de notre gamme C-Campus.  Dans chacun, plus de 30 astuces ou méthodes pédagogiques actives, interactives et réflexives ! Pour en savoir plus et commander en ligne nos jeux de cartes physiques, découvrez notre nouvelle boutique en ligne en cliquant ici. C’est plus simple et vous bénéficiez d’une remise immédiate de 10€/HT.

Une dépendance cognitive silencieuse ?

En déléguant à l’apprenant (sans cadre structurant, sans accompagnement humain et sans les bonnes méthodes d’apprentissages) une “pseudo-autonomie” face à l’IA, on risque donc de former des professionnels “apparents”, capables de produire certes un travail (grâce aux prothèses IA)… mais de moins en moins capables de penser et apprendre de ce qu’ils font.

Chez C-Campus, dans notre offre multimodale de formation de formateurs, nous mettons à disposition de solides contenus digitaux et physiques, nous nous appuyons sur l’IA et…nous travaillons toujours autant l’engagement de nos stagiaires (par exemple avec un positionnement amont et une reconnaissance Open Badge en aval). Et nous leur proposons aussi des ateliers ou classe virtuelle, un coaching personnalisé, un accompagnement de leur réflexivité, afin de leur faciliter le transfert et de faire en sorte qu’ils deviennent des vrais professionnels de la formation, pas des perroquets répétant les recettes pédagogiques données par l’IA !

En guise de conclusion…

L’autonomie n’est donc pas une “propriété” naturelle de la plupart des apprenants dans l’apprentissage. Elle ne vient pas toute seule à l’individu et ne relève ni du seul dispositif de formation qu’on lui propose, ni de la seule technologie “moderne et innovante”. Devenir autonome dans sa formation professionnelle, c’est aussi “apprendre à apprendre“.

Et pour que ce ne soit pas qu’un slogan, il faut se redire que cette “construction” suppose 3 conditions :

  • Des environnements d’apprentissage et de travail facilitants, l’IA peut y contribuer,
  • Des pratiques et activités pédagogiques impliquantes et responsabilisantes pour les apprenants,
  • Et des dispositifs d’accompagnements adaptés, dont des IA et des tuteurs et formateurs humains en entreprises, eux-mêmes bien formés !