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Avis de tempêtes sur le marché de la formation !

En fin d’année 2025, tandis que la liquidation judiciaire de Brandt faisait la Une de la presse, le groupe Demos était placé en redressement judiciaire dans le plus grand silence médiatique. 9 mois plus tard, la situation de crise des organismes de formation se confirme (cf. Enquête interne Conjoncture économique Semestre 1 2026 de la Fédération des acteurs de la compétence – Cliquez ici). Et cela se passe toujours dans le plus grand des silences médiatiques.
Tous les marchés de la formation sont aujourd’hui en alerte orange ou rouge. Les bénéficiaires de la formation (stagiaires et entreprises) en subiront nécessairement les conséquences. Mais les organismes de formation et les formateurs et formatrices qu’ils emploient, probablement encore plus.

À noter : le présent article a été publiée en avant-première via notre partenaire news tank rh management…

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Les 3 marchés de la formation sont fortement mis en danger à court ou moyen terme

Le marché de la formation (29,3 milliards d’euros en 2024 – sources : jaune budgétaire) est traditionnellement divisé en trois grands marchés :

  1. la formation des actifs, hors personnel d’entreprise et de la fonction publique (D.E, publics éloignés de l’emploi, CPF…),
  2. la formation financée par les entreprises et la fonction publique pour leurs collaborateurs
  3. et la formation en apprentissage.

Chacun de ces trois marchés est soit déjà touché par la tempête, soit en cours d’être touché dans les prochains mois.

La formation des actifs hors formation financée par l’entreprise ou la fonction publique :

Le creux de 2025 semble se creuser en 2026. Le marché de la formation des actifs hors salariés et fonctionnaires a bénéficié ces dernières années de la politique budgétaire ambitieuse menée par le Président Macron au cours des années 2018-2022 (14 milliards de budget prévisionnel supplémentaire via le PIC sur 5 ans). Des retards à l’allumage ont conduit à une prolongation du plan en 2023, 2024 et 2025. Mais un amendement du Sénat en fin d’année a mis un terme définitif à ce plan.

De leurs côtés, les Régions multiplient les effets d’annonce sur la baisse drastique des budgets de formation pour 2026/2027. Et elles avaient déjà réduit la voilure en 2025.

Et, last but not least, France compétences a prévu une baisse de 650 Millions d’euros pour le financement du CPF. Le marché du CPF devrait atterrir fin 2026 aux alentours de 1,3 milliards d’euros alors qu’on avait frôlé les 3 milliards d’euros en 2021.

Cette contraction budgétaire tous azimuts va mettre à mal la santé financière des organismes de formation travaillant exclusivement dans ce domaine. Pour la plupart, il s’agit d’opérateurs faiblement capitalisés, souvent même assez endettés, travaillant avec des salariés-intervenants précaires (formateurs vacataires). Des paquebots, tels que l’Afpa, pourront peut-être s’en sortir (sa situation reste toutefois préoccupante), mais les petites flottilles d’organismes de formation locaux auront bien plus de mal à résister. Conséquence : dépôts de bilan et formateurs-vacataires sans activité risquent d’être légions en 2026.

L’apprentissage : double effet kiss cool de la baisse des NPEC et de la baisse du marché

Le marché de l’apprentissage a bénéficié d’une progression exceptionnelle ces dernières années, sous l’impulsion de la loi de 2018. En 5 ans, on est passé de 3,125 Milliards d’euros en 2020 à 8,648 milliards d’euros en 2024, soit à un quasi triplement des budgets donc du marché des formations par alternance ! Le nombre de CFA au cours de la même période est passé de 2865 à 5163, soit un quasi doublement seulement pourrait-on dire (il y avait moins de 1.000 CFA avant la réforme de 2018).

Le temps béni d’un marché de la formation en apprentissage opulent est maintenant terminé. Les politiques d’incitation se tarissent, les NPEC (Niveau de Prise En Charge) ont baissé et vont probablement encore baisser. Le budget de France Compétences devrait financer l’apprentissage à hauteur de 8,3 milliards en 2026 contre 9 milliards en 2025. On reviendrait donc un peu en dessous du niveau de 2023.

Mais ces réductions budgétaires pourraient n’être que l’arbre qui cache la forêt. Car le recrutement d’apprenti pourrait lui-même diminuer si le marché de l’emploi venait à se contracter, sous l’effet d’une crise économique et budgétaire qui semble n’avoir jamais été aussi proche.

Les CFA devraient cependant mieux résister que les organismes de formation positionnés sur le marché des D.E et du CPF :

  1. La baisse des tarifs unitaires et du volume d’apprentis devrait être moins radicale, car le dispositif est maintenant bien ancré dans les pratiques de développement RH et il reste très économique pour les entreprises. Il a également bonne presse auprès du personnel politique de tous bords.
  2. Les CFA ont pu, grâce aux fonds publics, réaliser une croissance très rentable ces dernières années. S’ils ont bien géré leur croissance, leurs fonds propres sont probablement bien plus solides,
  3. Appâté par la croissance facile, le marché a attiré ces dernières années des fonds d’investissement. Ces derniers devraient avoir les moyens de remettre la main à la poche en cas de difficulté, si les investisseurs suivent.

Toutes ces raisons nous conduisent à penser que l’avis de tempête pourrait se transformer en simple « avis de gros temps » sur ce marché. La réduction en valeur du marché entraînera certainement un phénomène de concentration, qui sera probablement gérable par les opérateurs. À plus long terme, la diminution du nombre d’apprentis avec la « transition » démographique, la baisse des fonds publics, l’augmentation des exigences qualité pourraient faire fuir ces fonds d’investissement et engendrer des crises en cascade… Mais nous n’en sommes pas encore là !

La formation en entreprises : pas de coup de vent violent, mais une longue montée des eaux

Le marché de la formation en entreprises ne représentait officiellement en 2024 que 6,2 milliards d’euros (sources : jaune budgétaire) soit 21% des 29,7 milliards d’euros du marché total de formation. Mais à cela, il faut rajouter un peu plus de 2 milliards co-financés par les OPCO (fonds dédiés aux entreprises de moins de 50 salariés, fonds conventionnels et versements libres). Et surtout, pour être juste, il faudrait prendre en compte toute la « formation grise » : c’est-à-dire toutes les prestations achetées par les entreprises qui ne sont pas déclarées comme de la formation en tant que tel, mais qui s’y apparentent bien. Il s’agit par exemple des prestations de conseil-transfert de compétences, d’accompagnement liés à des transformations d’organisation ou technologiques, de coaching / co-développement, etc.

Bref, la formation en entreprises est loin d’être un marché négligeable. Et comme les deux précédents, ce marché est en danger. Mais la nature du danger diffère. Dans son cas, pas de caractère d’urgence ni de crise de financement. Les besoins en compétences sont toujours aussi forts. Les transformations plurielles et systémiques (écologiques, technologiques, géopolitiques, robotique et IA, etc.) les alimentent.

Le danger réside dans la transformation des usages mêmes de la formation. Les entreprises sans crier gare sont en train de passer du « tout formation » à des pratiques de développement des compétences plus variées, plus économiques, et plus efficaces.

Ces nouvelles pratiques de développement des compétences recouvrent des réalités et des concepts différents selon les entreprises et les secteurs : Organisation Apprenante, S.B.O (Skills Based Organization), A.F.E.S.T et F.I.T (Formation Intégrée au Travail), Action Learning, Peer Learning, etc. Elles ont en commun la même finalité : développer les compétences des « collectifs de travail » et non plus seulement des individus. Elles sont déployées via une variété de modalités pédagogiques limitant ou mettant à la marge la formation formelle classique, qu’elle soit présentielle ou distancielle. Elles sont promues et mises en œuvre aussi par des cabinets en stratégie et efficacité opérationnelle, de développement du capital humain et par quelques EdTech (Klara, Hapster, Yelhow…) ainsi que quelques organismes de formation éclairés.

Cette transformation des pratiques reste encore en émergence, mais elle pourrait s’accélérer rapidement pour trois raisons essentielles :

  1. Les entreprises françaises ne font que rattraper leur retard. Comparée aux entreprises du nord de l’Europe, les entreprises françaises ont privilégié la formation formelle aux pratiques d’organisation apprenante et/ou qualifiante. Les cadres réglementaires et budgétaires les y ont poussé de 1971 (loi Delors) à 2014 (fin de l’obligation légale). Mais le FNE-Formation des années Covid a ralenti le processus de prise de conscience que la formation n’était plus LA réponse unique à tous les besoins en développement des compétences. Cependant, une bonne dizaine d’années plus tard, on sent que cette prise de conscience est en cours auprès des décideurs de la formation. (cf. l’excellent rapport de France Stratégie sur le sujet – cliquez ici).
  2. L’introduction de l’IA va réduire à termes les besoins en formation de courte durée : formation d’une à trois jours d’actualité, de développement personnel ou professionnel (communication, langues, outils informatiques…) ou de « petit » perfectionnement périodique. Car, les salariés interrogeront des agents IA qui leur donneront les informations/formations qu’ils attendent.
  3. L’arrivée d’une prochaine crise économique pourrait amener les décideurs (DAF, DRH, Direction L&D) à revoir complètement leur logiciel. S’il faut faire des économies, il ne sera pas difficile d’arbitrer entre formation classique formelle très onéreuse (y compris en termes de coûts non pédagogiques) et nouvelles modalités de développement des compétences, beaucoup plus économiques car intégrées au travail.

Les organismes de formation généralistes tels que l’était Demos ont du souci à se faire. Ils ne sont pas à l’abri d’une transformation radicale et soudaine, sous l’effet d’une crise économique des pratiques d’achat de formation (souvenons-nous des années suivant les crises financières de 1993, 2001, 2008 et de gestion de la crise Covid en 2020-2021).

Et les perdants seront… Les formateurs et formatrices !

Les formateurs et formatrices n’ont pas de tracteurs pour monter protester sur Paris ou de taxis pour bloquer le périphérique. Ils représentent pourtant un secteur d’activité non négligeable : mi-2026 on compte 156.000 organismes de formation déclarés (contre 390.000 exploitations agricoles en 2020 et 62.000 taxis en 2022). Mais ils n’ont guère de moyens de pression pour alerter sur la catastrophe en termes d’activité et d’emploi qui arrive.

L’emploi dans la profession est très précarisé. La moitié des organismes de formation sont des entreprises n’employant pas de salariés. L’essentiel des formations est réalisé par des vacataires ou par des petits organismes de formation sous-traitants.
Les ajustements de baisse d’activité sur l’emploi de formateurs vont se faire (se font déjà ?) sans bruit. Les organismes de formation et CFA stoppent les commandes de prestation et les intervenants vont chercher des contrats ailleurs. Tant que l’activité est bonne, tout se passe bien. Mais quand la crise va se généraliser, l’histoire ne sera plus pareille. En tant que prestataires, ils seront les derniers à être payé en cas de liquidation judiciaire et l’offre devenant largement supérieure à la demande, les tarifs de sous-traitance pourraient s’écrouler. Leur statut de « pseudo entrepreneur » les desservira. Comment un « chef d’entreprise », hautement qualifié (rares sont les formateurs indépendants ayant un niveau d’étude inférieur à Bac+3) pourrait-il faire la Une des chaines d’info en continu ?

Pour conclure…

En conclusion, ce qui se trame en matière de formation risque évidemment de pénaliser à court terme les bénéficiaires (stagiaires, apprentis, collaborateurs d’entreprise…) et par conséquent le niveau de compétences des entreprises françaises et donc leur compétitivité.

Plus grave, c’est tout le système de formation mis en place progressivement depuis plus de 50 ans qui va être impacté. Des pans entiers du secteur de la formation risquent de disparaître et d’emporter avec eux toute une profession et des vrais savoir-faire en pédagogie.

Faire ce constat, ce n’est pas appeler de nos vœux la poursuite de la perfusion du marché de la formation via les fonds publics (2/3 des 29,3 milliards d’euros des marchés de la formation sont financés par de l’argent public ou parapublic). Mais c’est alerter sur le fait que la réduction doit être échelonnée dans le temps et accompagnée, afin que les opérateurs et les intervenants s’adaptent, ainsi que leurs offres, aux transformations inéluctables et radicales de leur marché.

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Marc Dennery

Marc Dennery