Le Digital Learning s’est imposé au cours des dernières décennies comme une modalité pédagogique incontournable. Il n’en reste pas moins un objet de controverse : fantasmé par les technophiles, il est rejeté par les technophobes (la récente polémique suite à la baisse des prises en charge pour les contrats en apprentissage réalisés en distanciel, en est la dernière preuve en date).
Ce débat est stérile, comme toute argumentation bâtie sur le rejet du point de vue opposé. L’erreur des technophiles est d’avoir cru (et de croire plus que jamais avec l’IA) au “grand remplacement” de la formation présentielle par le Digital Learning. Celle des technophobes est de ne pas avoir pris ou de ne pas prendre encore en compte les apports, certes modestes mais ô combien bénéfiques du Digital Learning.
L’IA, mais également tout ce qui est en jeu aujourd’hui dans le champ de la formation (coupes budgétaires, EdTech, RSE, nouvelles attentes des bénéficiaires, etc.) devrait nous conduire à changer de regard sur le Digital Learning et à repenser nos pratiques en écartant les prises de position extrêmes. À l’inverse nous ferions mieux d’aborder la question du Digital Learning de façon pragmatique, à la fois modeste et frugale.
À NOTER : « Digital Learning» est un mot-valise dans le champ de la formation. Il recouvre des réalités très variées. Nous le comprendrons dans cet article comme l’ensemble des contenus pédagogiques mis à disposition des apprenants sous un format numérique (vidéo, podcast, animatique, textes sous format .html, .pdf, .ppt, .docx…, serious games, VR, RA, Agent conversationnel, etc.) avec un encadrement pédagogique asynchrone. Nous excluons ainsi la classe virtuelle animée par un formateur à distance qui se rapproche davantage de la formation présentielle que du Digital Learning, même si elle est diffusée par des outils numériques (Teams, Zoom, Meet…).
Le mythe du grand remplacement
Le mythe du Digital Learning qui remplacerait le formateur présentiel n’a rien de politique ! Il est cependant bien ancré aussi bien du côté des thuriféraires que des réfractaires auDigital Learning. On a pu le constater dès l’émergence du E-Learning dans la deuxième moitié des années 1990 et davantage encore dans la décennie suivante avec l’introduction d’outils de Rapid E-Learning (Articulate ou feu E-Doceo) :
- Les technophiles nous laissent croire que la fin du formateur est pour demain. Mais comment les croire quand cela fait plus plus de 30 ans qu’ils le répètent !
- Les technophobes craignent d’être poussés vers la sortie. Mais là aussi comment accorder du crédit à leurs peurs irrationnelles. Car ce sont les mêmes qui nous annonçaient leur fin inéluctable, qui vont tranquillement prendre leur retraite dans les prochaines années !
Si ce grand remplacement tant souhaité que redouté n’a pas eu lieu et n’aura probablement pas lieu, c’est parce que le Digital Learning n’est qu’une modalité pédagogique parmi d’autres : présentiel, distanciel (visio), Formation Intégrée au Travail ou FIT (tutorat, mentorat, AFEST/FEST…), pairagogie (formation entre pairs), etc. Et à l’instar de ce qui se passe dans le domaine de l’énergie, une nouvelle modalité pédagogique, comme une nouvelle énergie, ne remplace pas l’ancienne mais la complète et enrichit l’offre, au point d’accroître la demande.
Le format du stage, à partir des années 1950, n’a pas sonné le glas du compagnonnage ou de la formation terrain. Il l’a complété au point de développer un marché complémentaire avec la loi de 1971. LeDigital Learning a eu les mêmes effets à partir des années 2010 et les politiques de formation d’accès ouvert aux contenus digitaux (MOOC, Plateformes de curation de contenus.
À NOTER : on pourrait nous rétorquer que la formation distancielle (visio) a eu un effet sur la formation présentielle. Et l’argument tient parfaitement pour les années Covid et immédiatement post-Covid. Mais on constate aujourd’hui un retour du présentiel dans le cadre de la formation en intra-entreprise. Et surtout le développement exponentiel de nouveaux formats tels que les webinaires, les live sessions, le coaching ou la formation entre pairs à distance, qui viennent enrichir l’offre et par conséquent susciter de la demande de formation. Mais ces pratiques formatives ne sont pas tracées dans les chiffres officiels, qui ne comptabilisent que les formats classiques de formation. Alors oui, les stages de formation planifiés dans un Plan de Développement des Compétences (PDC) et pris en charge par un OPCO et les contrats d’apprentissage sont en danger et leur volume va décroître mais cela ne signifie pas qu’ils vont disparaître. Et que le marché de la formation au sens large, va diminuer. Bien au contraire, car l’explosion des transformations des métiers va susciter toujours plus de demandes de la part des apprenants en termes d’apprentissage (au sens de « Learning » et non pas de contrats d’apprentissage). La formation présentielle a encore de beaux jours devant elle comme on peut le voir via certains de nos clients qui développent des causeries pédagogiques, des formations flashs de 1h00 à 3h00, etc.
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La course à la techno sophistication
Les technophiles convaincus que leDigital Learning pouvait remplacer la formation présentielle se sont évertués à produire des contenus digitaux toujours plus sophistiqués. Car pour faire la preuve qu’une heure de E-learning valent bien une heure de formation présentielle, il fallait retrouver les codes de l’animation de stage dans les modules de E-Learning puis de Rapid E-Learning et même aujourd’hui de Micro Learning.
C’est ainsi qu’on a d’abord développé des ingénieries pédagogiques relativement complexes pour capter et maintenir l’attention de l’apprenant. On a truffé les cours digitaux de mini exercices, de quizz, de “Drag & Drop“, de mini jeux. On a cherché à produire des vidéos avec de plus en plus d’effets, On a créé des ergonomies où l’apprenant passait son temps à cliquer pour découvrir des contenus cachés, façon calendrier de l’avant !
Les concepteurs de modules E-learning recherchaient avant tout l’effet Wahoo ! Et il faut les comprendre car dans le domaine du E-Learning, l’acheteur n’est pas l’apprenant. Ce qu’il faut, c’est montrer en 5’ de démo que ses modules sont vivants voire ludiques. Celui qui achète les modules (le responsable de formation ou l’acheteur de prestation de service dans les grandes entreprises) n’apprendra jamais avec ces cours digitaux, mais il passe son temps dans sa vie personnelle à voir des séries sur Netflix ou des reportages sur les chaines d’info ou à jouer au dernier jeu à la mode !
L’arrivée de nouvelles technologies a permis d’aller encore plus loin dans la sophistication pédagogique. Avec la réalité virtuelle, on a pu créer des univers immersifs. Et les sociétés de EdTech ont proposé des serious games, puis des modules avec casque en VR, et aujourd’hui nous font miroiter le meilleur (mais cela pourrait peut-être devenir le pire !) avec l’IA Socratique.
Toutes ces avancées technologiques, hors cas particulier de formation à des métiers très techniques et à fort enjeu où des moyens considérables ont pu être mobilisés (simulateurs de vol ou de centrales nucléaires, simulateurs de jeu dans le football), se sont soldés par des échecs relatifs. Une fois passé le côté « brillant techno-pédagogique », on a vite constaté que le R.O.I n’était pas au rendez-vous. Les investissements, certes très limités au regard d’un jeu vidéo ou d’une série Netflix, étaient conséquents, mais les apprenants en formation professionnelle n’y trouvaient pas leur compte. Car ils attendaient comme tout adulte en formation, des réponses aux problèmes qu’ils rencontraient dans leur travail et ils n’avaient comme réponse que des connaissances standardisées, décontextualisées.
À NOTER : Il y a toujours une confusion entre formation en entreprise et éducation professionnelle. La première est orientée sur le travail réel des participants, la seconde sur le métier tel qu’il s’est socialement construit. Pour se former au métier d’électricien en général, il suffit d’acquérir des notions d’électricité et de développer des compétences génériques en électricité. Pour cela, un tuto vidéo ou un serious games sur les gestes de bases d’un technicien en électricité peut très bien faire l’affaire. Mais quand on travaille dans la TPE lambda et qu’on cherche à installer un type très particulier de compteur électrique dans des environs tout autant particulier, il sera très difficile d’imaginer le serious games idéal et même (à date) l’agent IA qui répondra au besoin de formation de l’apprenant.
Prendre leDigital Learning pour ce qu’il est et le laisser pour ce qu’il n’est pas !
La course à la sophistication à la fois technologique et pédagogique a conduit leDigital Learning dans une impasse. Les coûts sont restés élevés après avoir bien diminué après le passage au Rapid Learning dans les années 2010. Ils baisseront probablement avec l’arrivée de l’IA mais tout va dépendre des choix pédagogiques effectués. Car l’IA ne résoudra pas tout en deux ou trois prompts bien rédigés. Pour que l’IA donne tous ses effets encore faut-il (faudra-t-il ?) réduire la voilure en termes d’exigences concernant les contenus digitaux. Et pour accepter cette approche modeste et frugale du Digital Learning, il faut se reposer les bonnes questions :
- À quoi sert un module de E-learning ? Il ne remplacera jamais la formation présentielle ou une AFEST, mais il pourra les alléger (en amont et en aval) et faire acquérir des connaissances de bases simples. Son avantage est de faire acquérir en un temps beaucoup plus courts que le présentiel ou le distanciel, des connaissances indispensables permettant de se préparer à l’action. Il ne permet pas d’apprendre à faire, mais il donne des clés pour comprendre les situations que l’on va rencontrer.
- Comment faire pour qu’un module de E-Learning soit effectivement et efficacement suivi par un apprenant ? Pour répondre à cette question, il ne faut surtout pas reprendre les codes du divertissement (jeux vidéos, série TV, Débats télévisés…) mais se référer aux résultats des recherches dans le domaine de l’apprentissage des adultes. Il faut oublier les effets wahoo ! le Nudge ou les principes de scénarisation reposant sur la recherche de la captation maximale d’attention et se focaliser sur les théories de la motivation et des processus d’apprentissage. Car l’apprenant, n’est pas un adulte qui se divertit à la fin de sa journée de travail, mais un adulte qui a des enjeux professionnels et qui est prêt à s’engager à faire l’effort d’acquérir des connaissances et à développer ses compétences. Partant de ce postulat, investissons dans l’orientation de l’apprenant, aidons-le à travailler son projet d’apprentissage afin qu’il s’engage réellement à consulter ses modules de E-Learning. Ne nous focalisons pas sur l’attention exogène (les animatiques sophistiqués, les changements de rythme) mais sur l’attention endogène (celle qui vient de notre désir d’apprendre).
Ni panacée, ni horrible pédagogie, leDigital LearningDigital est aujourd’hui comme le qualifie Philippe Carré dans son dernier livre sur l’efficacité pédagogique (dont nous vous conseillons vivement la lecture – cliquez ici), un simple “auxiliaire pédagogique”. Il peut être un puissant outil pour rendre plus efficace vos formations, mais il ne peut pas tout faire à lui tout seul. L’erreur des commanditaires comme des prestataires est d’avoir eu à la fois trop d’ambition et de craintes à son égard. Un Digital Learning simple, presque rudimentaire d’un point de vue scénarisation et médiatisation, est la voie à investir notamment avec l’arrivée de l’IA qui va permettre de faire des gains de productivité s’ils ne sont mirobolants, à tout le moins conséquents.


