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Quelle “requalification cognitive” face aux avancées des IA ?

La question de la “requalification cognitive” interpelle les Directions Learning & Development. Après avoir formé quasiment 100% de leurs salariés à “prompter les IA”, des directions L&D s’interrogent maintenant sur comment aider les équipes à (re)développer des compétences cognitives adaptées à la montée en puissance “cognitive” rapide des IA ?

Requalification cognitive : processus par lequel un individu (ou une équipe) (re)développe ses capacités d’attention, compréhension, réflexivité, analyse critique, vérification, prise de décision, dans un environnement où une part croissante du “travail” est prise en charge par des IA qui “raisonnent”. Elle vise à revitaliser nos routines mentales individuelles et collectives au travail, pour rester des travailleurs fiables, réfléchis et responsables, à l’ère des IA !

Nous abordons cet article en nous appuyant sur des sources issues de la psychologie du développement et des sciences cognitives. Mais vous nous connaissez bien si vous êtes abonné(e) à notre Newsletter (c’est ici)  nous apportons aussi 6 pistes de solutions concrètes.

Reconfigurer nos capacités cognitives à la hauteur des capacités nouvelles des machines ?

Les IA progressent à une vitesse accélérée. Des patrons de l’IA, comme MM. Shummer (Hyperwrite) ou Suleyman (Microsoft), prétendent qu’elles vont se substituer au travail cognitif, en général, dans tous les “métiers de la connaissance”.

Ces patrons prêchent évidemment pour leurs paroisses. Mais leurs arguments sensationnels ne sont pas tous à écarter : nous assistons bien à une externalisation croissante de la cognition humaine dans les IA. Au prix il est vrai, d’une consommation croissante de ressources minières et énergétiques pour construire et faire fonctionner ces gourmandes infrastructures IA.

Si vous êtes utilisateur des IA dans votre activité professionnelle, vous avez remarqué qu’elles peuvent dorénavant prendre des temps “longs” pour “réfléchir” et produire des raisonnements logiques, justifiant leurs réponses...

L’IA “mécanisait” déjà des compétences 100% humaines :  langage naturel, analyse de données, production de contenus, recherche documentaire, etc. Aujourd’hui elles “commoditisent” des emplois entiers dans les secteurs jusque-là lucratifs, du conseil juridique, des services financiers ou du SaaS. Elles pourraient demain produire des “raisonnements” complets : déductions-inductions-abductions (à l’instar des détectives Sherlock Holmes, Hercule Poirot ou Jules Maigret dans leurs enquêtes) heureusement pour nous, uniquement sur des données du monde virtuel.

Il manque en effet toujours aux IA, étanches au monde réel, le discernement, la prise en compte du contexte, l’éthique, la conscience professionnelle, les jugements de bon sens, la prise de recul face aux conséquences des décisions, la responsabilité etc. Ce sont précisément sur ces capacités que notre valeur humaine se (re)déplace avec (ou à cause de) l’arrivée des IA, partout dans les processus de travail.

 L’IA : utilisée comme une “prothèse cognitive” ou autrement ?

Un article récent de 3 chercheurs en sciences des apprentissages (O. Las Vergnas, C. Jeunesse, D. Adinda) intitulé “De la délégation à l’amplification : quand l’IA générative reconfigure nos façons d’apprendre” (2025 -Institut de la gestion publique et du développement économique), nous éclaire sur 3 grands usages constatés des IA :

  • IA = Prothèse : Par exemple, un apprenant fait faire à son IA une synthèse d’une classe virtuelle, sans même la relire, compléter ou l’améliorer. Pour gagner du temps, il fait faire une mission qu’il sait faire, mais la délègue à l’IA. Problème : il peut finir par désapprendre ou oublier comment faire… c’est un peu ce qui nous arrive avec le GPS, on finit par ne plus savoir lire une carte et s’orienter !

  • IA = Orthèse : Par exemple, un référent AFEST fait repérer par l’IA des “situations de travail emblématiques”, afin d’accélérer son analyse du travail et de produire rapidement le parcours de formation en situation de travail demandé par son client. Le référent AFEST critique (ou fait critiquer par des experts du travail) la pertinence des situations “Afestisables” que propose l’IA. Il garde sa capacité à analyser, prioriser, arbitrer et décider !

  • IA = Auxèse : Par exemple un directeur de grand projet compile différents scénarios, les ressources humaines mobilisables, les contraintes des sous-traitants, des paramètres financiers, etc. et il demande à l’IA de croiser ces données afin d’approfondir ses prises de décisions. Le directeur fait faire à l’IA une mission qu’il n’est pas capable de faire intégralement lui-même. Il s’appuie sur l’IA pour amplifier ses capacités de raisonnement avec néanmoins le risque à un moment, de ne plus pouvoir contrôler ce que lui produit l’IA

Ce modèle pose donc un sujet de fond : Comment structurer les situations de travail ou d’apprentissage pour favoriser la capacité de l’humain à réfléchir de manière critique sur ce que propose l’IA ? Nous complétons : Quelles démarches mettre en place en entreprise, pour faciliter la “requalification cognitive” des travailleurs confrontés à l’IA ?

Exemples de questions que devrait se poser rapidement chaque travailleur : Que puis-je déléguer à l’IA ? Quand et quoi dois-je “produire” moi-même sans IA ? Que dois-je vérifier dans la production de l’IA et comment ? Comment je prouve (et documente) pour ma hiérarchie, mon client, mon commanditaire etc. que je contrôle bien l’IA (et non l’inverse) et mon travail ?

Pourquoi la Formation Intégrée au Travail (FIT) est structurellement adaptée à cette mutation accélérée due aux IA ?

La FIT  La formation intégrée au travail  présente déjà de grands avantages dans ses différentes modalités de déploiement (AFEST, FEST, tutorat, apprentissage entre pairs…). Elle ancre l’apprentissage dans la situation réelle de travail et optimise le transfert pédagogique.

Face à la puissance cognitive montante des IA, la FIT peut apporter d’autres bénéfices cognitifs concrets aux travailleurs humains :  rendre visibles et explicites les critères de maîtrise et les attendus du travail, structurer l’analyse de pratiques professionnelles et les scénarios d’actions. Et aussi : améliorer le retour d’expériences, les prise de décisions entre collègues ou pairs, capitaliser les expériences et les enseignements de l’expérience, etc.

6 axes de “requalification cognitive” pour les directions Learning & Development !

Avec l’irruption des IA dans notre quotidien professionnel, notre valeur au travail se déplace vers au moins 6 capacités cognitives “supérieures”. La requalification cognitive des salariés devient stratégique pour les directions Learning & Development et la FIT devient son bras armé.

A) Inhibition volontaire

Les travaux du chercheur Olivier Houdé montrent que “l’intelligence des situations” consiste à inhiber des réponses intuitives incorrectes. Face à une réponse IA fluide et convaincante, le risque est l’adhésion totale du salarié. Il lui faut activer une sorte de “résistance cognitive” et mettre en place des protocoles de vérification, une double lecture (par ex. avec un collègue) et tracer les décisions prises “assistées” par IA. 

Une première réponse efficace qu’apporte la FIT : entrainer les apprenants en situation réelle à “résister” à leurs premières impressions (issues de leur vécu ou des propositions de l’IA) et à chercher des alternatives…

B) Problématisation correcte

L’épistémologue Bachelard et les spécialistes de la didactique professionnelle (Pastré, Vergnaud, Mayen…) ont montré que “tout savoir est (aussi) une réponse à une question (bien posée)“. Or l’intelligence artificielle répond vite et avec beaucoup de réassurance, même à une question très mal posée par l’humain ! L’IA conversationnelle ne vous dira pas que vous exprimez confusément un problème, vue qu’elle est programmée pour vous satisfaire tout le temps !

Une deuxième réponse concrète que permet la FIT : en partant de situations-problèmes vécues par les apprenants, les amener à reformuler correctement le problème, à identifier aussi les variables des problèmes ou encore à distinguer symptôme (la climatisation ne démarre plus) et causes possibles (ex : il y a une fuite de fluide frigorigène).

C) Jugement contextualisé

L’IA produit des options mais elle ne porte juridiquement pas la responsabilité des décisions des humains.
Sennett, spécialiste de “l’intelligence du geste” ou Schön, une des références du “savoir-en-action”, ont bien expliqué que la valeur ajoutée d’un professionnel, c’est le discernement par rapport au contexte, la prise en compte des contraintes réelles du moment, la responsabilité assumée des actes et décisions prises.

Une troisième réponse pragmatique de la FIT : mettre l’apprenant en situation réelle de jugement, par exemple, lui faire dire les critères explicites du travail ou du résultat du travail, tel que ce client-là l’attend (et pas de ce que raconte l’IA sur ce qu’attendent les clients en général) ou encore lui faire produire une analyse d’incident structurée suite à un défaut constaté dans son travail, par son vrai client !

D) Attention sélective – volontaire

Nous avons présenté dans un autre article, les travaux de J.P. Lachaux sur l’attention sélective en formation et au travail. Or l’usage abusif du digital et de l’IA fragmente notre attention par une surabondance d’informations et un zapping permanent de notre attention. La requalification cognitive d’un individu suppose donc qu’il soit capable de maintenir son attention, lorsque c’est indispensable à sa cognition !

Une quatrième réponse possible de la FIT : par exemple, le tuteur du salarié en formation qui procède à un feedback immédiat après l’action, pour maintenir active l’attention du collègue !

E) Robustesse conceptuelle et qualité du questionnement réflexif

D. Kolb via son fameux cycle de l’apprentissage expérientiel “a démontré que la “conceptualisation abstraite” (3ème étape de son cycle) repose sur l’élaboration de principes et sur la mise en relation entre la pratique et la structuration “théorique” chez l’apprenant. Les “tenants” de la dialectique, comme Hegel, le diraient différemment : toute réalité est le fruit d’une confrontation entre le travail prescrit (par la hiérarchie) et le travail réel (vécu).

La robustesse conceptuelle de ce que produit le salarié dans son cycle d’apprentissage, suppose donc que cette phase de conceptualisation ne soit pas externalisée ou déléguée à l’IA, qu’elle soit faite aussi par le salarié et éprouvée par son vécu.

Une cinquième solution possible grâce à la FIT : demander au salarié de renforcer ses fondements théoriques après sa pratique et le challenger sur la superficialité de son raisonnement, la fragilité de ses connaissances et fondamentaux méthodologiques, grâce par exemple, aux méthodes simples de questionnement réflexif FAST© et RIEC© que C-Campus propose aux tuteurs, formateurs, accompagnateurs AFEST, etc.

F) Outillage structuré de l’analyse critique 

L’IA produit à gogo des hypothèses, des corrélations, des analyses plausibles mais in abstracto (répétons-le : aucune IA n’a d’existence réelle). Une analyse faite par IA ne garantit pas la rigueur d’analyse causale, ni la hiérarchisation des facteurs réels de cause, ni la solidité d’un enchainement logique “dans la vraie vie”. Ce qui aidera les salariés au travail face à l’IA, c’est d’avoir des outils de raisonnement.

La sixième solution possible en FIT n’est pas la moindre : encourager les équipes à utiliser des outils éprouvés d’analyse critique : arbre des causes, grille d’analyse, matrice d’aide à la décision, méthode des “5 pourquoi”, etc., afin qu’ils prennent des décisions basées sur de vraies démarches de raisonnement critique au travail.

Les IA ne menaceront nos emplois que si nous ne sommes pas capables d’élever notre exigence cognitive d’humains.
Direction Learning, vous avez un choix stratégique à opérer :
1. Soit accompagner tout votre personnel au prompt-engineering en espérant que cela suffira…
2. Soit stimuler, par exemple avec une des modalités de la formation intégrée au travail, le niveau cognitif de vos salariés dans leurs jobs.
Si vous optez pour le choix 2 : contactez-nous pour en discuter  formation@c-campus.fr