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Antoine Amiel “Dépassons les questions de tuyauterie et bâtissons tous ensemble une ambition pour la formation”

Antoine Amiel, Fondateur de Learnassembly et Associé du groupe de conseil en stratégie Kea, vient de publier “Formation professionnelle : la nouvelle lutte des classes” qui nous invite à voir sous un jour différent le monde de la formation. Nous l’avons lu avec grand intérêt et nous l’avons rencontré pour qu’il nous en dise plus…

M.D. : Antoine, tu nous proposes dans ton livre, un véritable voyage façon “Tintin au pays de la formation”, qu’est-ce qui t’as le plus étonné en débarquant il y a une dizaine d’année dans cet univers singulier ?

A.A. : C’est d’abord un monde difficile à appréhender pour des raisons de gouvernance et de modèle économique. On peut dire qu’il est assez complexe, assez opaque, y compris pour les professionnels eux-mêmes. Aujourd’hui, quasiment aucun professionnel n’est capable de maîtriser l’ensemble des dispositifs de formation.

Et c’est évidemment encore plus complexe à appréhender pour les bénéficiaires de la formation eux-mêmes. J’en fais l’expérience chaque fois que je cherche à expliquer mon métier à des gens qui ne sont pas issus du secteur de la formation. On pourrait donc tirer à boulets rouges sur le secteur, ce que ne se privent pas de faire certains journalistes, mais mieux vaut être adepte d’un optimisme lucide.

Autre caractéristique : c’est un petit milieu où il faut être adoubé pour pouvoir être perçu comme légitime. J’ai eu la chance d’entrer dans le secteur par l’intermédiaire du digital learning, les barrières à l’entrée étaient plus faibles, le digital a apporté de l’oxygène au secteur même s’il n’a pas tenu toutes ses promesses, et des entreprises m’ont fait confiance au début pour lancer mes premiers projets. Nous avons pris des risques ensemble, mais c’est assez exceptionnel dans l’univers de la formation.

Du côté positif, c’est aussi un monde passionnant parce qu’il donne accès à des expertises d’une variété incroyable. Donc quand on est un peu polymathe et curieux de tout, c’est fascinant. En fait, c’est une chance incroyable. La formation, c’est, comment dire…, une sorte de labyrinthe avec 1 million de portes d’entrée et de sortie sur des paysages différents et des secteurs différents.

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MD :  j’ai l’impression que tu es à la fois séduit et critique vis-à-vis du monde de la formation…

A.A. : Ce que je veux dire, c’est que le secteur de la formation est un secteur riche, passionnant, mais qui ne se met pas bien en avant. À force de ne pas arriver à se simplifier et à se moderniser, il finit par être remis en question, même dans ses fondamentaux. La formation ne sait pas parler d’elle-même, son imaginaire est pauvre !

M.D. : la formation intègre différents domaine : formation des demandeurs d’emplois, apprentissage, etc. J’aimerais que tu fasses un focus maintenant sur le monde particulier de la formation en entreprises, qui est le sujet de prédilection de notre blog….

A.A. : L’entreprise  a un rôle de plus en plus stratégique à jouer dans le développement des compétences tout au long de la vie. Et cela pour plusieurs raisons. La première, c’est que malheureusement, et je dis bien malheureusement, l’Éducation nationale n’a plus les moyens d’assurer sa mission. Elle n’a plus la possibilité d’amener tous les jeunes à un niveau satisfaisant de connaissances et de compétences. Je ne suis pas de ces gens qui tirent à boulets rouges sur l’Éducation Nationale. Je pense qu’elle a des difficultés budgétaires, institutionnelles, culturelles. On lui demande énormément de choses. Les parents ont un peu démissionné aussi de leur rôle de parents. L’entreprise va avoir un rôle de relais à jouer, elle va devoir pallier et même reprendre à la base parfois. Il faut revenir à la notion d’éducation permanente de la loi Delors de 1971 ou au courant de l’Éducation Populaire des années 1950’ et 1960’.

M.D. : … mais est-ce à l’entreprise de compenser les manques de l’EN ?

A.A. : L’entreprise n’a pas encore conscience que c’est son rôle de le faire. Elle râle, elle grogne, elle proteste, elle dit que ce n’est pas son job, c’est vrai que ce n’est pas son job mais il va bien falloir le faire.

Ensuite je trouve que l‘entreprise a développé une vision un peu transactionnelle de la formation : il y a un besoin, on fait une formation, il y a une nouvelle stratégie, on fait une formation, il y a un problème managérial, on fait une formation. Finalement, elle est tombée dans le piège qui était aussi celui de l’État, qui est de faire de la formation une sorte de baguette magique de l’emploi et du travail, une réponse facile. Et cela nuit au sens qu’on donne à la formation, à la participation, à la motivation, au sentiment d’appartenance, à la transmission intergénérationnelle.

M.D. : Pourtant, les entreprises françaises sont très formatrices…

A.A. : Oui, plus que dans beaucoup d’autres pays. Dans les entreprises en France, il y a des équipes L&D, il y a une vraie culture de la formation. En revanche, elles sont toujours prises entre deux représentations de leurs métiers : être un gestionnaire de droits et de besoins individuels de formation et être une sorte de consultant interne pour aider les directions générales à déployer leur stratégie.

Et par ailleurs les fonctions formation des entreprises se sont trop éloignées des RH ces dernières années. Elles ont perdu leur capacité à travailler sur les carrières, la mobilité, les parcours. Or, ce sont des sujets à mon avis, qui vont redevenir stratégiques. Aujourd’hui, on parle beaucoup de compétences, d’approche par compétences, de Skill Based Organization : c’est intéressant parce que ça permet de s’affranchir du diplôme et ça permet d’avoir un autre regard sur le parcours des gens. Mais il faut passer du discours à la pratique. D’autant plus vite que le pouvoir d’achat est un peu en baisse et que les perspectives de mobilité sociale sont plus faibles qu’avant. Faire le lien formation – développement des compétences est le meilleur moyen de répondre à la question de la perte d’engagement en formation !

M.D. : N’y a-t-il pas un risque si l’entreprise devient le seul acteur dans le système de formation

A.A. : Oui, si l’entreprise reprend 100% la main sur la formation, elle va forcément l’orienter vers des sujets qui sont les siens. La mission émancipatrice de la formation risque d’en pâtir. On risque de survaloriser une logique adéquationniste, focalisée sur l’adaptation au travail.

M.D. : si on passe maintenant du constat aux préconisations : que faudrait-il faire pour améliorer le système de formation français ?

A.A. : La priorité des priorités est de simplifier le système de formation. Il y a trop de dispositifs et ils sont illisibles. S’il y a bien un secteur qui a besoin de simplification c’est la formation. Et la raison en est simple : il faut que les citoyens et les entreprises se rendent bien compte que l’argent investi sert à quelque chose, qu’il est correctement utilisé. En fait c’est un moyen de lutter contre le dégagisme et le sentiment que la puissance publique au sens large du terme n’est pas au rendez-vous.

MD : Simplifier est donc la première priorité et après…

A.A. : Ensuite, c’est la question du pilotage budgétaire et de la mesure d’impact. Aujourd’hui c’est quasiment impossible de consolider toutes les dépenses, c’est trop compliqué. Les niveaux de prise en charge à l’heure stagiaire ne sont pas les mêmes selon les dispositifs et selon les régions. Il y a des coûts de transaction qui sont énormes, il y a des coûts de coordination en fait qui sont considérables alors qu’ils devraient être faibles. Et s’il y a bien un sujet où l’intelligence artificielle peut apporter quelque chose, c’est ça quand même dans ce domaine ! Donc, on aura les moyens de le faire, mais aurons-nous la volonté ?

MD : Piloter, c’est aussi donner du sens ?

A.A. : Oui, et c’est très important. Aujourd’hui, quand on pense à notre système de formation, on a l’impression d’une machinerie qui tourne pour elle-même et qui fait des demandeurs d’emploi, des salariés et des apprentis son carburant alors qu’ils devraient être sa destination. On peut se demander aujourd’hui qui est au service de quoi.

Et pour finir, je voudrais ajouter un dernier point : il y a ce truc très culturel, très français, qui est qu’on lance des choses, mais on ne les pilote pas, on ne les suit pas, on ne les fait pas évoluer, on ne les déploie pas. On considère que le marketing et la communication, ne sont pas nobles. On considère que parce qu’un dispositif a été imaginé dans des bureaux à Paris, ça y est la France entière va s’en saisir en disant merci. Mais la France entière a autre chose à faire et se débrouille.

M.D. : l’autre solution que tu préconises est la “carte vitale de la formation”, de quoi s’agit-il ?

A.A. : La carte vitale de la formation consiste à faire le parallèle avec le monde de la santé et de la protection sociale. Pour être plus précis, la formation, c’est avant tout un sujet de prévention plutôt qu’un sujet de médicalisation ou d’hospitalisation.

Le premier avantage de la carte vitale de la formation, c’est de faire référence à un imaginaire connu, rassurant, simple, accessible. L’objet carte vitale, c’est cette petite carte verte avec laquelle on va chez le médecin. Tu l’as dans ton portefeuille avec un système de panier de soins qui est pris en charge. Donc on pourrait imaginer un panier de soin pris en charge, complété par des soins financés par d’autres acteurs. On pourrait conserver un peu de la gouvernance qu’on a aujourd’hui en la simplifiant. Les OPCO pourraient jouer le rôle de complémentaires pour les salariés. France travail pourrait abonder pour les demandeurs d’emploi. Les Régions et France Travail pour les publics éloignés de l’emploi. Autrement dit, tout le monde opère autour d’un même système tout en ayant de la flexibilité. L’État retrouverait son rôle de chef d’orchestre qu’il a un peu oublié.

Une seule plateforme et un seul dispositif avec des prises en charge relativement uniformisées et du coup une seule instance d’évaluation de la qualité. Et surtout des contrôles uniformisés, centralisés, partagés et non plus 5 instances de contrôle différentes : OPCO, Caisse des dépôts, Éducation nationale, Ministère du travail, Régions.

Cela présenterait l’avantage d’être bien plus efficace pour lutter contre la fraude, pour contrôler les flux financiers. Et en même temps, cela permettrait de garder de la souplesse à chacun des acteurs du système. Ce serait simple, lisible, concret pour les citoyens et pour les entreprises, qui d’ailleurs pourraient venir elles-mêmes abonder en devenant le 6ème financeur.

M.D. : En préparation de la loi de 2014, cette idée de faire du CPF un dispositif pivot avait déjà émergé, mais elle n’a pas été traduite d’un point de vue législatif, pourquoi selon toi ?

A.A : probablement parce que tous les acteurs de la gouvernance n’y étaient pas prêts. Aujourd’hui le contexte a bien changé. Il faut aller jusqu’au bout. Par le dialogue et la concertation on peut amener les différents acteurs à renoncer à une partie de leurs prérogatives. Parce que qui dit carte vitale de la formation, dit qu’il y en a qu’une seule, il n’y en a pas 12 ! De toutes façons, si le système ne change pas, le dégagisme ne fera que monter en puissance et tout ce qu’il amène comme idées malsaines.

La question essentielle est de construire ensemble une vision partagée. Une vision de ce que doit être la formation, la formation au service de la souveraineté intellectuelle et économique du pays. Si on arrive à créer un horizon commun, une vraie ambition, les moyens deviennent plus simples. Si la France veut devenir autre chose qu’une colonie économique, numérique et industrielle d’autres pays, cela passe par des investissements dans les compétences. Les petits pays qui ont investi massivement dans la compétence s’en sortent très bien dans le jeu de la mondialisation.

Il ne faut pas aborder le sujet par la tuyauterie mais par l’enjeu de société. Comment fait-on pour développer les compétences dont le pays a besoin dans les 20 prochaines années connaissant les défis écologiques, démographiques, géopolitiques auxquels nous devons faire face ? C’est bien plus important que de savoir qui contrôle quoi ou qui paie quoi et s’il faut un formulaire cerfa pour le faire.

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Marc Dennery

Marc Dennery