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CPF : les effets pervers d’un consumérisme en formation

Les chiffres des 8 premiers mois 2020 du CPF ont été communiqués par la Caisse des dépôts et des consignations. Derrière les données brutes qui peuvent permettre de se réjouir (1,49 millions de téléchargements, 5,08 millions de visiteurs sur le site et surtout 576.000 dossiers acceptés pour 668,9 millions de coûts pédagogiques engagés) se cache une réalité qualitative bien différente.

On peut raisonnablement avancer qu’on est en train de vivre une dérive consumériste dans le domaine de la formation. La formation est plus que jamais un marché où l’apprenant consomme de la formation comme il achèterait n’importe quel autre bien. Et les résultats de ses premiers achats laissent craindre le pire !

Un constat triplement inquiétant

Première inquiétude côté consommateur, l’usage du CPF semble s’orienter sur :

  • Des formations courtes et peu onéreuses : coût moyen de 1210 euros TTC,
  • Pas forcément diplômantes ou réellement qualifiantes : 12% des formations “Permis B”, 7% des “actions de création ou reprise d’entreprise” et 5% de “bilan de compétences”. 41% des certifications proposées sont sans niveau spécifique.

Deuxième inquiétude, côté opérateurs de prestation, une offre pléthorique qui laisse à penser que certains voient dans le CPF un nouveau marché alléchant :

15.400 organismes de formation sont sur la plateforme EDOF qui proposent

  • 374.900 formations différentes
  • dont 57,5% visent des certifications en langues
  • pour 1.047.800 sessions différentes.

Tout ceci donne des ratios, à nos yeux, inquiétants :

  • 10 organismes de formation pour moins de 4 dossiers acceptés
  • 1 action de formation proposée pour moins de deux départs en formation,
  • Pratiquement 2 sessions disponibles pour un dossier accepté

Bref, ceux qui se lèchent les babines à la vue de ce nouveau marché, risquent de le trouver bien vite saturé et peu appétissant. Le CA moyen par organisme de formation sur la plateforme CPF n’est que de 43.435 euros TTC. Si tout le monde a sa part de gâteaux, elle risque de n’être pas bien grande pour les plus gourmands.

Du côté des financeurs, c’est aussi l’inquiétude qui prédomine. Un rapport de la rentrée signé IGAS/IGF alerte les pouvoirs publics sur le risque de dérive concernant le financement à moyen / long terme du dispositif. Le scénario central de  l’étude est que la croissance du CPF pourrait être de 14% par an sur les prochaines années.

On voit bien où tout cela risque de nous entraîner…

Toujours plus d’argent dépensé pour des formations qui n’en valent peut-être pas tant la peine et une concurrence exacerbée entre les prestataires qui risque de conduire comme toujours à une baisse de qualité. Qualité, qui est pourtant le leitmotiv des dernières réformes.

Une consommation qui ne répond pas aux enjeux

Si on ne peut pas écarter le risque de financement mis en évidence par le rapport IGAS/IGF, ce qui nous inquiète davantage, c’est la nature des formations suivies.

Solvabiliser a minima la demande de formation (actuellement en moyenne un peu plus de 1000 euros TTC par bénéficiaire) et laisser le libre choix des formations aux bénéficiaires, c’était s’exposer au risque de passer à côté des enjeux de compétences de la nation. Et cela semble malheureusement bien engagé.

Nous avons besoin aujourd’hui, plus que jamais, d’une montée en gamme de nos produits et services. Et pour ce faire, nous devons tout mettre en œuvre pour une montée en gamme concomitamment des compétences. La formation réellement certifiante et qualifiante devrait être promu au rang de cause majeure.

On nous avait promis, lors des débats qui ont précédé la mise en œuvre du CPF, qu’il avait pour finalité de relever les « défis compétences » de la France. Deux ans plus tard, ce que l’on constate, c’est que le CPF sert surtout à obtenir son permis, à mieux parler anglais, à s’améliorer en bureautique, à réfléchir sur son orientation professionnelle et le cas échéant à préparer une création ou reprise d’entreprise. Bref, pas grand-chose qui représente un investissement à moyen / long terme aussi bien pour le bénéficiaire que pour les entreprises françaises et même beaucoup de choses qui pourraient être financées autrement, nous y reviendrons plus loin.

Trois propositions pour mieux faire

Nous n’avons aucun pouvoir d’influence, mais cela ne doit pas nous empêcher d’écrire ! Vu de notre modeste fenêtre, nous pouvons imaginer trois propositions pour améliorer le CPF version 2018.

Transférer la responsabilité des domaines de formation « régaliens » sur d’autres opérateurs et financeurs

Dépenser des centaines de millions dans des formations de permis de conduire, de création ou reprise d’entreprise, et même d’anglais et de bureautique peut interroger. D’autres financeurs pourraient s’en charger.

  • Prenons le permis de conduire, c’est avant tout une question de sécurité routière et ce sont les assureurs automobiles et l’Etat qui en sont les premiers bénéficiaires. Que l’on fasse payer les entreprises pour les permis poids lourds et les engins professionnels, c’est bien normal. Mais n’y aurait-il pas un moyen de transférer une partie de la charge sur d’autres acteurs (assureur, sécurité sociale…) ?
  • Prenons les langues et la bureautique. Depuis le temps que l’on forme dans ces domaines sans grand résultat d’un point de vue collectif, on peut s’interroger si on a bien posé le problème. Les organismes de formation en langues ou de bureautique n’y sont pour rien, ils font très bien leur boulot et nombreux sont les salariés qui ont besoin en cours de carrière de remise à niveau. Mais il faut reconnaître, qu’il s’agit d’apprentissages qui sont d’autant mieux réalisés qu’ils sont mis en œuvre dès le plus jeune âge. C’est pourquoi, une réflexion de fond sur le rôle de l’Education Nationale dans ce domaine serait un préalable à toute politique ambitieuse de droit à la formation.
  • Prenons la création et la reprise d’entreprise, les Chambres de commerce et d’industries et les Chambres des métiers sont là pour ça, en principe. Elles ont des services de haute qualité pour accompagner les créateurs et repreneurs. Ne pourrait-on pas leur transférer la charge de la formation plutôt que de la faire supporter au CPF ? Elles en font déjà une bonne partie à travers leurs missions d’accompagnement.
  • Et pour finir, prenons les bilans de compétences. Ils étaient hier financés par le FONGECIF, pourquoi les avoir transférés au CPF « régime général » ? On aurait mieux fait de les laisser aux « Transition Pro », les successeurs du FONGECIF. Ils seraient alors beaucoup mieux encadrés, ce qui limiterait leur expansion invasive pour les fonds du CPF.

Orienter la demande par un système de bonus-malus en fonction du type de formation

Une fois les fonds du CPF rendus aux vrais enjeux de la formation, on peut imaginer un système de bonus-malus afin d’inviter les bénéficiaires à choisir les formations réellement nécessaires pour la montée en gamme des compétences.

Quand la certification choisie serait prioritaire, le bénéficiaire pourrait se voir doubler son apport en CPF, inversement quand la certification ne serait pas prioritaire, il pourrait se le voir diminuer d’un quart. Les proportions ne sont indiqués que pour expliquer le modèle. Le signal à donner est de fixer un cap et d’inciter les bénéficiaires à le suivre.

Ce principe de formation prioritaire a toujours existé. C’était le cas pour le congés de formation avant la création des FONGECIF, c’était également le cas lors de la création du CPF version 2015 et c’était encore récemment pratiqué par les branches professionnelles pour le dispositif de la Période de Professionnalisation.

A l’époque, nous avions émis des réserves quant à la pertinence des listes CPF. Il faut dire que la multiplication des listes dans chaque branche et leurs changements incessants n’allaient pas dans le sens de la visibilité pour les bénéficiaires et les opérateurs. Mais reconnaissons que si demain, l’Etat et les partenaires sociaux définissent ensemble annuellement des listes de certifications prioritaires portant sur les diplômes, titres, CQP et CQPI, cela aurait le mérite d’orienter les choix des bénéficiaires du CPF vers les formations indispensables pour la nation. Et aujourd’hui l’instance de décision existe à travers France Compétences.

Donner les moyens d’une véritable co-construction entreprise / salarié

En l’état actuel des développements de l’application CPF, les entreprises restent frileuses face au défi de la co-construction. Elles rechignent à verser sur le compte de leurs salariés des montants importants qui pourraient in fine ne pas être utilisés sur les formations qu’elles privilégient. Tant qu’une gestion collective à la main des entreprises ne sera pas mise en place pour l’abondement CPF, elles ne s’y engageront pas. Et l’on sait très bien que, sans engagement de l’entreprise, on court le risque de rester dans cette consommation à la petite semaine du CPF.

Pour que les salariés s’engagent dans des projets porteurs d’avenir, ils doivent sentir que l’entreprise les appuie, les accompagne, financièrement, mais également d’un point de vue organisationnel et managérial. C’est pourquoi, il est urgent de faire évoluer l’application et d’inciter les entreprises à s’engager dans une approche co-construite du CPF avec ses salariés.

Marc Dennery

Marc Dennery

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