Beaucoup d’employeurs peinent à recruter dans les “secteurs en tension”. La formation par alternance est apparue en 2018 comme LA solution idéale. Avec un net succès quantitatif : près de 1 million d’apprentis et autres “contrats de pro” dans les entreprises françaises en 2025. Mais toutes les alternances ne se valent pas. Lorsque les savoirs acquis en entreprise et en CFA sont simplement “juxtaposés”, les apprentissages se fragmentent et les compétences professionnelles de l’alternant se construisent moins facilement ou de manière peu cohérente.
L’enjeu en 2026 n’est plus seulement de faire de l’alternance en volume, mais d’en améliorer la qualité pédagogique dans les entreprises accueillant des alternants, afin de les attirer et les fidéliser, en particulier dans les secteurs où les candidats se font rares !
La modalité pédagogique de l’alternance intégrée est le troisième article de notre série consacrée aux différentes modalités de formation intégrée au travail (F.I.T.), telles que l’AFEST, la pairagogie, la formation-action etc. et aussi donc l’alternance intégrée : un partenariat pédagogique réel entre le CFA et l’entreprise !
Alternance juxtaposée : quand école et entreprise travaillent chacune de leur côté…pour le même alternant !
Un rapport de France Compétences de 2024, “Les situations intermédiaires dans les formations en alternance” souligne notamment que l’alternance juxtaposée produit moins d’apprentissage qu’une alternance pensée comme un “système intégré”.
Quand l’alternance est seulement “juxtaposée”, les programmes des apprentis et contrats de pro sont construits principalement par l’école/ le CFA, sans adaptation au regard des attentes particulières de l’entreprise. Les situations de travail réelles en entreprise sont rarement exploitées pédagogiquement par les enseignants et formateurs du CFA. Ces derniers se basent alors sur les référentiels de titres ou diplômes (travail prescrit) pour construire leurs enseignements, moins sur les activités du travail réel (le travail évolue d’ailleurs plus vite que les “référentiels”, toujours en retard d’une guerre !).
Ne jetons pas la pierre à l’école ou au CFA : du côté de l’entreprise, ce n’est parfois guère mieux ! La qualité du tutorat est aléatoire et variable selon que l’apprenti “tombe” sur un tuteur pédagogue ou pas. Et l’entreprise n’est pas toujours dans une relation partenariale avec le CFA.
Ne rejetons pas non plus la responsabilité sur les tuteurs. Dans l’alternance “juxtaposée”, le tuteur est peu incité par sa hiérarchie (absorbée par d’autres priorités) à se rapprocher des enseignants, pour une meilleure coopération pédagogique…C’est plutôt le CFA ou l’école, qui tente d’entrer en contact avec le tuteur-entreprise, pas toujours avec succès, par manque de disponibilité de ce dernier ou par absence de contact direct.
Conséquences chez les apprentis / alternants :
- des apprentissages fragmentés entre la salle de classe et ce qui se passe sur le terrain, dans le collectif de travail,
- une difficulté fréquente à relier théorie et pratique, généralités et spécificités,
- une progression parfois aléatoire dans les compétences opérationnelles, celles qui sont précisément attendues par les employeurs !
Cela semble une évidence : des liens faibles entre CFA & entreprises + pas de continuum d’apprentissage entre l’école et le milieu professionnel + un suivi minimal des jeunes en entreprise par le CFA + peu de tuteurs formés à la pédagogie + pas de suivi d’indicateurs communs = gâchis de moyens !
Attention : il serait réducteur de dire que CFA et écoles ne dispensent que de la “théorie” : les apprentis y bénéficient souvent d’enseignements pratiques. De même les entreprises ne se cantonnent pas à proposer des “mises en situation” aux alternants. Les apprentis acquièrent aussi en entreprises des connaissances générales, théoriques !
Quid du contrat de pro expérimental, désormais pérennisé ? En permettant des parcours construits autour des situations de travail, le contrat de pro expérimental offre un cadre particulièrement adapté à l’alternance intégrée. Encore faut-il disposer d’une ingénierie pédagogique capable de transformer le travail réel en véritable espace d’apprentissage…
Alternance intégrée : une forme de formation intégrée au travail (F.I.T.)
L’alternance intégrée vise concrètement à organiser une alternance “optimale”, dans laquelle l’entreprise (ou du moins le tuteur) et le CFA (ou du moins l’enseignant référent) coopèrent étroitement. Le but conjoint est de soutenir le développement progressif au travail, des compétences de l’alternant.
Cette coopération prend différentes formes : réunions pédagogiques régulières, visites en entreprise des enseignants pour travailler avec les tuteurs sur les “situations de travail apprenantes” ou encore co-construction de critères d’évaluation des acquis de l’alternant.
Dans l’alternance intégrée, on retrouve bien les trois composantes clés d’une formation intégrée au travail (F.I.T.) :
- Analyse des situations de travail réel de l’apprenti ou du salarié en contrat de pro,
- Organisation d’un parcours d’apprentissage jalonné, accompagné par des tuteurs formée(s) aux méthodes pédagogiques in situ,
- Facilitation du transfert pédagogique grâce au questionnement réflexif proposé par le tuteur au tutoré.
L’apprentissage des compétences professionnelles se fait bien dans l’activité réelle et l’alternance est pensée, dés le départ, comme une “architecture pédagogique” facilitant l’employabilité dans un métier ! Le diplôme ou le certificat préparé reste important. Mais le “parchemin” devient l’aboutissement d’un processus d’apprentissage professionnel (ou d’une stratégie d’on boarding) et non la seule finalité.
Une réponse aux défis de recrutement et d’onboarding dans les métiers en tension
Les secteurs et métiers en tension sont particulièrement pénalisés : difficulté à attirer et recruter du personnel, notamment pour le renouvellement générationnel, difficulté à intégrer des jeunes débutants ou des adultes en reconversion, par manque de “réflexes pédagogiques” ou d’habitudes d’accueil de profils atypiques, tout ça dans un contexte fréquent où la montée rapide en compétences opérationnelles est demandée !
Dans les secteurs industriels, techniques comme le BTP ou encore les métiers de services aux individus ou du commerce, l’alternance intégrée devient même un outil stratégique de sourcing de candidats, de sécurisation des recrutements, de on-boarding, en permettant aux jeunes et moins jeunes, de développer des compétences directement opérationnelles dans l’environnement réel de travail.
Plusieurs de nos clients entreprises (comme le groupe METRO France par exemple) l’ont bien compris, une alternance intégrée, c’est pour eux :
- un onboarding progressif,
- une socialisation professionnelle forte (les alternants ont souvent un fort besoin d’appartenance à un “collectif”),
- une fidélisation plus élevée, si l’apprentissage est conçu comme une première étape vers un CDI,
- des compétences contextualisées et valorisables (le diplôme marque le parachèvement d’une première réussite professionnelle).
Idée clé à retenir : l’alternance intégrée fonctionne comme une sorte de onboarding long, sécurisant et progressif dans le travail réel et dans la culture de l’entreprise. Un peu comme le modèle “DUAL” de nos voisins allemands ou ses équivalents en Corée du sud ou au Japon (comme par hasard : des pays qui ont encore des industries et qui innovent techniquement…)
Le rôle déterminant des tuteurs et maîtres d’apprentissage
Chez C-Campus, nous formons environ 1.000 tuteurs et tutrices chaque année, aussi on est au fait des 5 grandes questions concrètes qu’ils se posent sur leur rôle :
- Comment transformer notre travail en “situation d’apprentissage” pour notre tutoré ?
- Comment accompagner ni trop, ni trop peu, ni trop vite, ni trop lentement la progression de notre alternant ?
- Comment pratiquer un feed-back non directif (rares sont les tuteurs et tutrices à l’aise avec le feed-back) ?
- Comment apprendre au tutoré à se passer de nous et à réfléchir et progresser par lui-même, au bout d’un certain temps dans le métier ?
- À part pour la “notation”, comment coopérer concrètement avec l’école ?
Sans tuteur formé, outillé et reconnu, il n’y a évidemment pas d’alternance intégrée, sauf si le manager hiérarchique prend le sujet à bras le corps, quand son équipe accueille plusieurs nouveaux en même temps. Cela peut arriver et en ce cas, le manager-tuteur doit aussi se former car la posture tutorale reste différente et complémentaire de la posture managériale…
Ce que nous proposons dans nos formations au tutorat répond à ces 5 questions : repérer les situations emblématiques apprenantes du métier – structurer des feuilles de route, pratiquer un feed-back pédagogique régulier, utiliser le questionnement réflexif pour développer l’autonomie, co-construire les critères d’évaluation et de suivi avec l’école. Et nous équipons en plus vos tuteurs d’un jeu pédagogique avec 32 trucs et astuces pour bien accompagner et tutorer : Formateur Terrain
Quatre leviers concrets pour les futurs “référents alternance intégrée” !
Voici quatre leviers d’actions (ou objectifs opérationnels) des “référents alternance intégrée” (si vous êtes responsable relation écoles / alternance au sein d’un grand groupe, responsable ressources humaines en entreprise ou encore responsable pédagogique en CFA, vous êtes probablement ce “référent” potentiel) :
Levier 1 — Concevoir une alternance intégrée entreprise / CFA
Identifier une ou plusieurs forme(s) de coopérations possibles entre les représentants de l’entreprise (managers, tuteurs…) et les représentants de l’école ou du centre de formation par alternance (responsable pédagogique, enseignants, tuteur école)
Levier 2 — Développer les capacités pédagogiques de ses “MATU”
Identifier un ou plusieurs axes de progrès du côté des MATU – maîtres d’apprentissage et tuteurs : posture, méthodes pédagogiques, accompagnement des alternants, gestion des situations délicates en apprentissage, etc.
Levier 3 — Animer et valoriser les MATU
Choisir des modalités d’animation et de valorisation des MATU – Maîtres d’apprentissages – Tuteurs. Elles sont variées et à adapter à la culture d’entreprise.
Levier 4 : Piloter la qualité de l’alternance en entreprise
Piloter avec des indicateurs clés pour améliorer l’expérience d’apprentissage des alternants en entreprise ou l’efficacité pédagogique des maîtres d’apprentissage et tuteurs.
Pratiquez-vous un peu “l’alternance intégrée”, sans le savoir ?
Si vous répondez plutôt “oui, je fais “, sans hésiter, à la série de 5 propositions suivantes, vous pratiquez déjà quelque part l’alternance intégrée.
- Mon entreprise ne se contente pas de confier des tâches à l’alternant. Les situations de travail emblématiques du métier sont repérées comme “supports d’apprentissage” et utilisées pour structurer au fil du temps, la progression de l’acquisition des compétences chez le tutoré.
- Le tutorat ne repose pas uniquement sur le niveau technique des tuteurs. Tuteurs & tutrices sont “capables pédagogiquement” de : transmettre un geste professionnel, évaluer objectivement l’activité et le niveau de l’alternant, donner un feed-back constructif et motivant, faire réfléchir l’alternant sur sa pratique, en vue de le faire progresser et autres astuces et techniques pédagogiques…
- Les 2 environnements d’apprentissage (CFA et entreprise) se complètent utilement : échanges formels réguliers sur la progression des alternants, les réussites & les difficultés rencontrées par les tuteurs, les compétences à consolider, etc.
- Les compétences ne sont pas évaluées uniquement sous l’angle du référentiel du diplôme visé par l’alternant. Elles sont également observées et évaluées dans des situations professionnelles réelles par les tuteurs, au travers de critères précis.
- L’alternance est aussi pensée comme un parcours d’intégration professionnelle. Il s’agit de développer un premier palier d’autonomie professionnelle pour tout alternant, qu’il comprenne la culture de l’entreprise, y construise (pour les plus jeunes) une première identité professionnelle, se prépare s’il le souhaite à un CDI.
Fin et suites du “million” d’apprentis ?
L’alternance est parfois présentée comme un dispositif administratif ou financier ou perçue (à tort) comme un apport de main d’oeuvre à bon marché…Or, lorsqu’elle est réellement organisée autour du travail réel, du tutorat et de la coopération entre l’entreprise et le CFA, elle devient bien plus que cela. Elle devient une des traductions les plus puissantes de la formation intégrée au travail.
Dans un contexte où de nombreux secteurs peinent à transmettre leurs savoir-faire entre générations, l’alternance intégrée constitue aussi l’un des leviers les plus efficaces pour :
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Préparer les compétences dont les entreprises ont besoin,
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Réussir l’intégration des nouveaux, notamment les profils atypiques, qui compensent souvent leur inexpérience par une forte motivation,
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Construire des logiques de parcours professionnels, applicables aussi d’ailleurs à des salariés déjà dans le poste.
L’enjeu n’est donc plus de développer le “volume” d’alternants en France. Il est désormais d’accroître le niveau de qualité de l’accompagnement et du tutorat en entreprise. Nous appelons d’ailleurs de nos voeux la création d’un label “entreprise apprenante”. Un label, décerné aux entreprises ayant développé de l’efficience pédagogique et obtenu des résultats concrets, par exemple sur l’insertion de personnes initialement assez éloignées de l’emploi ! Nous parlons-là d’une forme d’excellence pédagogique sur le terrain, qui pourrait être soutenue et reconnue par les branches et les OPCO !


